• 19 août 2008
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2006 - Le Liban et nous

Dossier Points-Cœur Liban "Beyrouth la belle" Notre quar­tier à Beyrouth

Le Liban et nous...

Trente-quatre jours de guerre, plus de mille morts, l’essentiel de son infrastructure détruite... Sur quoi le peuple libanais peut-il aujourd’hui s’appuyer pour envisager l’avenir, et où puiser la force nécessaire de tout recommencer ? Analyse, à la lumière de quinze ans de présence en terre des cèdres.

"Accorde-nous de ne pas divi­ser les peu­ples dans nos pen­sées mais de les garder ensem­ble dans nos cœurs." Ainsi se concluait la prière de l’Arche pour la paix durant les heures de combat au Liban. Paroles toutes sim­ples, mais ô com­bien exi­gean­tes ! Car il n’y a là rien de bien nou­veau : même secrè­te­ment, nous choi­sis­sons un camp, nous sépa­rons inté­rieu­re­ment les bons des méchants, et nous nous pla­çons nous-même avan­ta­geu­se­ment sur l’échiquier par la même occa­sion. La poli­ti­que exté­rieure de tous nos pays s’appuie sur ce réflexe de base... En vérité, toute entre­prise d’iden­ti­fi­ca­tion for­melle de l’agres­seur et de l’agressé, du bour­reau et de la vic­time paraît vouée à l’échec ou au moins à la plus par­faite sté­ri­lité en cette région du monde où la pure réac­ti­vité semble pré­si­der à toute action depuis long­temps. « Qui sème le vent récolte la tem­pête », dit-on ; mais qui fut le pre­mier semeur ? Aussi loin que l’on remon­tât la chaîne des événements de l’his­toire récente, s’il est clair que la créa­tion de l’Etat d’Israël en 1948 s’ins­crit comme un nœud incontour­na­ble, il est tout aussi clair que notre ques­tion demeu­re­rait sans réponse : tant de res­pon­sa­bi­li­tés per­son­nel­les et com­mu­nau­tai­res, natio­na­les et inter­na­tio­na­les, pré­sen­tes et his­to­ri­ques sont imbri­quées dans la cons­truc­tion géo­po­li­ti­que du Moyen-Orient d’aujourd’hui, qu’il est vain de cher­cher à « rendre à César... ». De toute manière, la souf­france du peuple liba­nais aujourd’hui rend dépla­cée toute entre­prise de jus­ti­fi­ca­tion ; l’urgence n’est pas là, comme le mani­feste le pre­mier minis­tre Fouad Siniora dans ses inter­ven­tions. à peine remis de seize ans de guerre civile, et après quinze ans d’occu­pa­tion syrienne, voilà un pays en passe de retrou­ver un embryon de sou­ve­rai­neté natio­nale sur un désir et un enga­ge­ment com­muns - fra­gi­les mais réels - d’unité et de paix. Une gageure, quand on sait la com­plexité du cas liba­nais : "Il ne suffit pas de dire que l’iden­tité cultu­relle du Liban n’est pas celle de l’égypte, de la Jordanie ou de la Syrie, ce qui est une évidence. Il faut pou­voir l’ana­ly­ser telle qu’elle est vécue par le Libanais. Or celui-ci se réfère néces­sai­re­ment à quatre niveaux d’iden­ti­fi­ca­tion. Il est et se veut liba­nais, par­ta­geant les traits com­muns à tous ses conci­toyens. Mais il n’est liba­nais qu’en tant que chré­tien ou musul­man, car la reli­gion est ici un fac­teur d’eth­ni­cité pro­duc­teur de modè­les cultu­rels, comme la langue l’est ailleurs, que l’indi­vidu concerné soit croyant ou non. Ce n’est pas tout : il ne s’iden­ti­fie aux tra­di­tions chré­tien­nes ou isla­mi­ques qu’à tra­vers sa « com­mu­nauté rituelle » qui fonc­tionne comme un groupe ethno-cultu­rel res­treint : le chré­tien est maro­nite, grec ortho­doxe, mel­kite, armé­nien, syria­que, latin etc. Le musul­man est sun­nite, chiite ou druze. à l’autre l’extrême, sui­vant qu’il est musul­man ou chré­tien, il mani­feste une pré­fé­rence pour le monde cultu­rel arabe ou le monde cultu­rel occi­den­tal. Dans la vie de tous les jours, le Libanais s’iden­ti­fie spon­ta­né­ment par l’une ou l’autre de ces quatre appar­te­nan­ces et ses modè­les..." (1) La « révo­lu­tion du Cèdre » avait été comme le gage, sinon la preuve, de cette volonté liba­naise una­nime, tant popu­laire que poli­ti­que, de réconci­lia­tion et d’unité. Après un mois de com­bats, voilà le pays à nou­veau trau­ma­tisé et exsan­gue, et le frêle ouvrage de paix déjà menacé, sur­tout chez les jeunes où la révolte gronde. Une amie, bou­le­ver­sée, nous disait au moment de notre départ (2) : « Cela fait trente ans... Aurons-nous droit un jour à la paix ? » Il ne serait cepen­dant pas plus juste ni plus cons­truc­tif de céder à la mode qui consiste à nier toute res­pon­sa­bi­lité au bel­li­gé­rant qui a le plus souf­fert, et dès lors de cal­cu­ler savam­ment celui qui aurait été le plus « vic­time » au final. Il est une ques­tion plus vitale, qui revient sou­vent dans la bouche de nos amis et voi­sins : « Pourquoi encore une fois le Liban ? » Quelles riches­ses, quels enjeux stra­té­gi­ques peu­vent bien repré­sen­ter ce lam­beau de terre de la taille d’un gros dépar­te­ment fran­çais (10 230 km²) pour être ainsi per­pé­tuel­le­ment le théâ­tre, spé­cia­le­ment depuis un siècle, des guer­res des autres - Israéliens, Grandes Puissances, Palestiniens, Kurdes, Chiites d’Iran, Partis natio­na­lis­tes arabes, etc. - dans un tel déchaî­ne­ment de pas­sions, de vio­len­ces et de souf­fran­ces ? Et pour­quoi, à chaque fois que de cette mosaï­que semble émerger un espoir d’unité et de paix, sur­vient un événement - du dedans ou du dehors - qui vient tout dés­ta­bi­li­ser à nou­veau ? En vérité, quel­que chose de plus pro­fond se joue au Liban : "Le Liban est plus qu’un pays, c’est un mes­sage !". Cette phrase de Jean-Paul II, main­tes fois récu­pé­rée par la suite, est signi­fi­ca­tive : ce pays souf­fre et s’enflamme à cause d’une mis­sion qui lui est confiée, une mis­sion exi­geante, une mis­sion qui dérange et que beau­coup refu­sent, une mis­sion que même les musul­mans reconnais­sent : "La coexis­tence entre musul­mans et chré­tiens de toutes les confes­sions est la plus grande valeur du Liban, et c’est sa mis­sion dans le monde en ce qu’elle est un modèle de vie et une rela­tion de dia­lo­gue conti­nuel (...). La fra­ter­nité natio­nale entre chré­tiens et musul­mans au Liban n’est pas sim­ple­ment un enga­ge­ment imposé par les éléments essen­tiels de la coexis­tence, ni une néces­sité pour éviter le conflit sec­taire. C’est un destin, un choix et une noble tâche humaine qui font du Liban le dépo­si­taire d’une mis­sion mon­diale." (Comité natio­nal islamo-chré­tien pour le dia­lo­gue (3), 5 jan­vier 1995). Qu’ils soient chré­tiens ou musul­mans, il fal­lait cette convic­tion pro­fonde pour ne pas déser­ter au matin du 12 juillet. Notre quar­tier de Bourj Hammoud s’est ainsi sou­dain vidé de sa popu­la­tion d’ori­gine syrienne : aux pre­miers ins­tants des bom­bar­de­ments, nos amis Turkmènes avaient déjà pris la route vers le nord, suivis de peu par un grand nombre d’ouvriers syriens et kurdes. Restaient les Libanais - dont beau­coup de chré­tiens d’ori­gine armé­nienne -, pour accueillir le flot des famil­les musul­ma­nes fuyant les quar­tier sud dévas­tés : "un destin, un choix et une noble tâche humaine". La mis­sion, en chris­tia­nisme, s’enra­cine plus pro­fon­dé­ment encore : elle défi­nit l’être tout entier, elle s’enra­cine dans un appel, elle s’appelle voca­tion. Et tout appel pro­vo­que une résis­tance, non plus exté­rieure mais inté­rieure cette fois, d’autant plus vio­lente que l’appel se fait pres­sant. Le Liban, terre bibli­que, n’échappe pas à cette lutte peu glo­rieuse, et son his­toire nous révèle aussi quel­que chose même du cœur humain : on y a vu des vic­ti­mes deve­nir bour­reaux en l’espace d’une décen­nie ; on y a vu se mas­sa­crer des voi­sins que rien par­ti­cu­liè­re­ment n’oppo­sait ; on y a vu des batailles ran­gées entre frères ; on y a compté com­pro­mis­sions et tra­hi­sons parmi les liba­nais eux-mêmes, qu’ils soient chré­tiens ou musul­mans... C’est que contrai­re­ment à ce qu’affirme Georges Bush, il n’y a pas d’axe géo­gra­phi­que ou poli­ti­que du mal ou du bien : cet axe, il tra­verse le cœur de chaque homme. Et le Liban est para­doxal à bien des égards, où l’on cons­tate que ce sont les mêmes qui peu­vent com­met­tre des atro­ci­tés un jour et qui à la fois sont capa­bles du plus bel accueil, de l’unité la plus impro­ba­ble le len­de­main. Il y a au Liban la mani­fes­ta­tion à l’échelle visi­ble et poli­ti­que du combat qui se joue au cœur de l’homme. Voilà pour­quoi tout s’exa­cerbe là par­ti­cu­liè­re­ment, dans les jeux humains si enche­vê­trés de l’orgueil et de l’humi­lité, de l’accueil et de l’humi­lia­tion, qui ren­dent les situa­tions tel­le­ment inex­tri­ca­bles, comme le sont le bien et le mal au cœur de l’homme. Grandeur du Liban dans sa voca­tion, péché du Liban lorsqu’il manque à sa voca­tion. C’est ce que Jean-Paul II sou­hai­tait rap­pe­ler aux Libanais - tous les Libanais - dans la Lettre apos­to­li­que de conclu­sion du Synode pour le Liban, auquel il avait tenu à convier des repré­sen­tants des autres com­mu­nau­tés reli­gieu­ses : le Liban a une voca­tion spé­ci­fi­que (4), voca­tion à la lumière de laquelle doi­vent se faire ses choix, à la lumière de laquelle doit se lire son his­toire, à la lumière de laquelle se com­prend aussi sa res­pon­sa­bi­lité, son péché - et donc à la lumière de laquelle il peut s’ouvrir à l’espé­rance. "Un vrai dia­lo­gue entre les croyants des gran­des reli­gions mono­théis­tes repose sur l’estime mutuelle, afin de pro­té­ger et de pro­mou­voir ensem­ble, pour tous les hommes, la jus­tice sociale, les valeurs mora­les, la paix et la liberté. Cette tâche com­mune est par­ti­cu­liè­re­ment urgente pour les liba­nais, appe­lés avec cou­rage à se par­don­ner les uns les autres, à faire taire leurs dis­sen­sions et leurs ini­mi­tiés, et à chan­ger leurs men­ta­li­tés, afin de déve­lop­per la fra­ter­nité et la soli­da­rité pour la recons­truc­tion d’une société tou­jours plus convi­viale."(5) Il s’agit là d’une tâche vitale pour le Liban et pour le monde : si le Liban venait à man­quer à sa voca­tion, s’il deve­nait répu­bli­que isla­miste ou même colo­nie chré­tienne par exem­ple, dans un cas comme dans l’autre dis­pa­raî­trait un signe d’espé­rance immense aux yeux de tous. Si cet équilibre, res­pec­tueux et fra­ter­nel, entre des extrê­mes ailleurs inconci­lia­bles, n’exis­tait plus au Liban, qui serait alors assez fou pour aller le défen­dre en Irak, au Rwanda, en Inde, en Turquie et même sim­ple­ment en France ou en Angleterre ? Non seu­le­ment nul ne le croi­rait plus pos­si­ble, mais la triste his­toire du Liban n’en fini­rait plus de s’ache­ver, dans une rési­gna­tion géné­ra­li­sée à devoir élever des murs par­tout où mena­cent les ten­sions cultu­rel­les et reli­gieu­ses. "Par mon cri de résur­rec­tion et de paix, j’ai pré­senté à nou­veau la terre bibli­que des cèdres à la cons­cience du monde" (6) s’écriait Jean-Paul II après avoir remis à Beyrouth le 10 mai 1997 sa Lettre Apostolique Une espé­rance pour le Liban. Car, qu’il le veuille ou non, c’est pour nous tous que ce lam­beau de terre, "ber­ceau d’une culture anti­que et un des phares de la Méditerranée"(6) souf­fre encore de rester fidèle à sa voca­tion : le Liban porte d’une cer­taine manière l’espé­rance du monde. Nicolas de Dinechin - Points-Cœur France 1er sep­tem­bre 2006 Notes 1. Cf. Sélim Abou, Enracinement et dis­tan­cia­tion, dans Cedrus Libani 55, Automne 1997, p. 64. Cité par Pierre Fournier, Bulletin biblio­gra­phi­que sur la ren­contre des reli­gions au Liban. 2. Nous avons dû deman­der à nos quatre volon­tai­res de quit­ter le Liban avec les der­niè­res rota­tions fran­çai­ses d’évacuation. 3. Ce comité ("Chrislam") est com­posé de sept per­son­nes man­da­tées par leurs com­mu­nau­tés res­pec­ti­ves : Maronite, Orthodoxe, Grec-Catholique, Catholique Arménienne, Druze, Sunnite et Chiite. 4. Comme, de son côté, mys­té­rieu­se­ment, le peuple juif, dont la voca­tion n’est pas moin­dre - comme en témoi­gne l’his­toire depuis 5 000 ans. 5. Jean-Paul II, 1997, Exhortation post­sy­no­dale Une espé­rance nou­velle pour le Liban, §89. 6. Osservatore Romano, 12-13 mai 1997, p. 1. 7. Jean-Paul II, op. cit., §1. Articles asso­ciés : Notre quar­tier à Beyrouth - Témoignage du Point-Cœur du Liban au moment du départ. Lire "Beyrouth la belle" - Naji Kiwan est prêtre maro­nite liba­nais, et étudie actuel­le­ment à Washington aux Etats-Unis. Il fut Ami des enfants de 1993 à 1994 à Dakar au Sénégal. Au 12° jour de la guerre, il nous livrait ce cri du cœur pour son pays. Lire

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