• 26 mars 2009
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2008 - Ingrid Betancourt : « C’est cela, vivre »

« C’est cela, vivre » Clément Imbert - Points-Cœur France Les feux de l’actua­lité nous ramè­nent régu­liè­re­ment à la figure d’Ingrid Betancourt, à ce jour tou­jours pri­son­nière en Colombie, mais en nous la lais­sant fort mal connue. La lettre qu’elle écrivit à sa mère en décem­bre der­nier témoi­gne d’une pro­fon­deur inat­ten­due.

« C ’est un moment très dur pour moi. Ils deman­dent brus­que­ment des preu­ves de vie et je t’écris mon âme tendue sur ce papier. » C’est en ces termes que com­mence la lettre qu’Ingrid Betancourt écrit à sa mère à la demande de ses ravis­seurs1. L’expres­sion reflète son immense souf­france et l’absurde de la situa­tion : Ingrid est depuis plus de cinq ans en cap­ti­vité, elle nous la décrit sans com­plai­sance, et pour cou­ron­ner le tout sa sil­houette exsan­gue nous appa­raît sur une video de mau­vaise qua­lité, attes­tant cepen­dant qu’elle est tou­jours en vie. Cette video a quel­que chose de fort cho­quant lors­que l’on repense à l’Ingrid Betancourt d’il y a cinq ans, en pleine cam­pa­gne pré­si­den­tielle. A la tête du parti Oxigeno Verde qu’elle a fondé en 1998 avec son amie Clara Rojas au moment où elle se décide à bri­guer un siège séna­to­rial, nous la voyons tra­ver­sant le pays, ras­sem­blant, scan­dant son éternel refrain pour la jus­tice et contre la cor­rup­tion. Cette sur­douée de qua­rante ans au sommet de sa popu­la­rité a de sérieu­ses chan­ces de l’empor­ter face au pré­si­dent sor­tant, son ancien allié poli­ti­que Andrès Pastrana, auquel elle repro­che de ne pas tenir ses pro­mes­ses. "La vie ici n’est pas la vie", la phrase qui décrit son exis­tence aux mains de la gué­rilla depuis cinq ans résonne dou­lou­reu­se­ment. Cependant, Ingrid n’émet dans cette lettre aucun regret... Pourquoi ? Son pays semble s’enfer­mer dans le chaos le plus total, et pour­tant elle conti­nue à en parler avec l’espoir de jours meilleurs, pour­quoi ? Elle était pro­mise à une belle vie, à une brillante car­rière en France ou dans quel­que ambas­sade, mais elle a choisi, sans igno­rer le risque qu’elle pre­nait, de reve­nir se battre dans ce pays où elle est arri­vée comme une étrangère. Pourquoi ? "C’est cela vivre, gran­dir pour servir..." On ne peut vrai­ment com­pren­dre ce qui, sous la plume d’Ingrid

  • son beau livre La rage au cœur écrit en 2001, et maintenant cette lettre de captivité -, s’apparente progressivement à un sacrifice pour son pays, sans revenir en arrière pour essayer de découvrir comment son cœur y a été petit à petit disposé. Ingrid a la chance de grandir au contact de visages parmi les plus beaux de Colombie. Elle rappelle avec émotion les nuits qu’elle passait, enfant, cachée sous le piano dans le salon de leur appartement parisien, à écouter les amis de sa famille
  • de grandes personnalités, parfois expatriées, souvent exilées - parler avec passion de l’avenir de leur pays. Le modèle de ses parents, de quelques personnes de références qui ont jalonné son parcours, de grands noms de la vie culturelle et artistique internationale
  • Ingrid a notamment noué une profonde amitié avec le poète chilien Pablo Neruda - sont les petits cailloux blancs qui lui ont permis de retrouver le chemin de son cœur et de reconnaître la place que son pays y occupait. De retour définitivement en Colombie après une jeunesse dorée partagée entre l’avenue Foch à Paris, le lycée français de Bogotá, les bancs de Sciences Po et les postes diplomatiques de son premier mari Fabrice Delloye, elle fait ses premiers pas dans la vie publique auprès de sa mère, Yolanda Pucio - qui s’est fait connaître en Colombie par son engagement inlassable auprès des plus déshérités de la capitale - puis dans l’administration. Elle y acquiert rapidement la certitude qu’elle doit s’engager en politique. Son cœur épris de justice s’indigne des souffrances infligées au peuple colombien. La pauvreté criante, le drame des enfants des rues, les vexations innombrables dont souffre son peuple la blessent. Mais il est une pauvreté plus grande encore. Elle fait dans son livre allusion à la liste noire des Etats-Unis décrétant les états certifiés (c’est à dire « fréquentables ») et ceux qui ne le sont pas, la Colombie étant rangée parmi ces derniers. Cette simple étiquette est une profonde blessure dans le cœur du peuple colombien. Salaire douloureux d’une longue histoire de violence, cet opprobre marque au fer rouge la conscience des Colombiens. "Nosostros Colombianos, somos repudiados" confiait un jeune étudiant, au détour d’une rue de Bogota, à l’un de nos volontaires. Ingrid ressent cruellement cette humiliation, elle qui a vécu en France, elle qui a beaucoup voyagé et pour qui le retour à Bogotá est chaque fois plus violent. "J’éprouve de la compassion pour ces gens que l’on piétine et je sens monter en moi une immense révolte" s’écrie-t-elle face au silence de l’opinion publique devant une nouvelle machination au plus haut niveau de l’Etat. Que les Colombiens ne réagissent plus devant le mensonge, plus même, qu’ils soient prêts à le croire pour éviter de sombrer dans un chaos plus grand encore, cela non seulement ne la décourage pas mais la confirme devant l’impérieuse nécessité de sa tâche. Son engagement se situe en ce sens bien au-delà d’un petit projet ; Ingrid est appelée, happée. Toute son histoire semble prendre son sens à la lumière de cette préoccupation de tous les instants pour ses compatriotes. La Rage au Cœur raconte l’histoire de cette femme qui décide, alors que rien ne l’y contraignait et qu’aucun intérêt pour elle n’était en jeu, de vouer toute son énergie à la défense du bien de son pays. Ceci passe par une lutte acharnée contre toute forme de corruption, véritable gangrène de la Colombie. Sans jamais entrer dans des querelles de personnes mais sans complaisance non plus pour toutes les factions corrompues, si puissantes et dangereuses soient-elles - elle rencontre les frères Rodriguez du cartel de Cali, les principaux leaders de la guerilla, elle côtoie à l’Assemblée et au Sénat les personnalités les plus compromises. Pendant la campagne législative de 1994 - sa première campagne -, alors qu’elle est interviewée sur cette question par un journaliste célèbre, elle n’hésite pas à donner des noms. Et les Colombiens ne s’y trompent pas qui la plébiscitent dans les urnes. Député la mieux élue de l’Assemblée, elle accepte à la demande d’Ernesto Samper, président à l’égard duquel elle nourrit peu d’estime, de prendre la tête d’un comité de rédaction d’un « code de rénovation libérale » pour l’éthique en politique. Il s’agit pour elle, plus que d’étiqueter qui que ce soit, d’aider son pays à retrouver le sens des institutions et de l’engagement politique. Il est édifiant de noter que cette préoccupation demeure la sienne jusqu’au bout ; jusque dans cette fameuse lettre de captivité, treize ans après, elle parle d’un programme de gouvernement en 190 points qu’elle détenait au moment de son enlèvement et dont la confiscation lui fit tant de peine. Quand je pense « patrie »... Ce pays qui l’a vu naître mais qui ne l’a pas vu grandir est devenu petit à petit la chair de sa chair, sa raison de vivre. Une phrase prononcée un jour par son père alors qu’elle était encore enfant, est restée si profondément ancrée en elle que quinze ans plus tard c’est elle qui la presse à rentrer en Colombie pour se mettre au travail : "Tu sais Ingrid, la Colombie nous a beaucoup donné. C’est grâce à elle que tu as connu l’Europe, que tu as fréquenté les meilleures écoles et vécu dans un luxe culturel qu’aucun petit Colombien ne connaîtra jamais. Toutes ces possibilités dont tu bénéficies font qu’aujourd’hui tu as une dette envers le Colombie, ne l’oublie pas." C’est une profonde histoire d’amour qui va se nouer entre celle qui a connu la vie d’expatriée et cotoyé tant de langues et de cultures, et ce pays en apparence si dur mais qu’elle reconnaît peu à peu comme le sien. Et lorsque quinze ans plus tard elle se retrouve prisonnière de la guerilla, à bout de force, c’est avec la même passion, le poids de l’expérience et de la souffrance en plus, qu’elle porte le souci de son pays, dans des paroles d’autant plus bouleversantes qu’elles sont écrites depuis l’œil du cyclone : "En Colombie, nous devons encore penser d’où nous venons, qui nous sommes et où nous voulons aller. Moi, j’aspire à ce qu’un jour, nous ayons la soif de grandeur qui fait surgir les peuples du néant pour atteindre le soleil. Quand nous serons inconditionnels face à la défense de la vie et de la liberté des nôtres, c’est-à-dire, quand nous serons moins individualistes et plus solidaires, moins indifférents et plus engagés, moins intolérants et plus compatissants. Alors, ce jour-là, nous serons la grande nation que nous voulons tous être. Cette grandeur est là endormie dans les cœurs. Mais les cœurs se sont endurcis et pèsent tant qu’ils ne nous permettent pas des sentiments élevés." Il est certes peu à la mode, du moins dans notre pays, de parler de patrie et de patriotisme. Il est cependant difficile, voire impossible, d’en faire l’économie si l’on veut comprendre la source profonde et le sens d’un authentique engagement politique. Jean Paul II, dans son livre-testament Mémoire et identité, nous invite à retrouver le sens profond de cet attachement à la terre : "Le patriotisme [...] se situe dans le quatrième Commandement [du Décalogue], qui nous engage à honorer notre père et notre mère. Il s’agit en effet d’un des sentiments que la langue latine désigne sous le terme de « pietas », soulignant la valeur religieuse qui sous-tend le respect et la vénération dus aux parents. [...] En nous donnant la vie, ils participent au mystère de la création et ils méritent pour cela une vénération qui renvoie à celle que nous attribuons à Dieu Créateur. Le patriotisme comporte en lui-même cette sorte d’attitude intérieure, du fait que la patrie est aussi pour chacun, d’une manière particulièrement vraie, une mère. 2 " Ces paroles résonnent de manière étonnamment juste dans la vie d’Ingrid, qui trouve dans ses parents la source profonde de son inspiration. Témoins de la grandeur de l’âme colombienne, Ingrid a hérité d’eux son attachement à son pays pourtant si malade. "Patriotisme signifie amour pour tout ce qui fait partie de la patrie : son histoire, ses traditions, sa langue, sa conformation naturelle elle-même. C’est un amour qui s’étend aussi aux actions des citoyens et aux fruits de leur génie. Tout danger qui menace le grand bien de la patrie devient une occasion pour vérifier cet amour. 3 " Où sont-ils aujourd’hui les hommes politiques qui donneraient leur vie pour leur pays ? Ingrid en cela incarne vraiment un de ses modèles que ce même Jean Paul II appelle de ses vœux : "Le monde politique et administratif [a besoin] de modèles crédibles qui indiquent le chemin de la vérité en une période historique où se multiplient de lourds défis et de graves responsabilités. [...] Les promesses d’une société nouvelle, proposées avec succès à une opinion publique déconcertée, requièrent d’urgence des choix politiques clairs en faveur de la famille, des jeunes, des personnes âgées et des marginaux.4 " Rencontre avec un peuple qu’elle reconnaît comme le sien et pour lequel elle donne sa vie, une vie qu’elle découvre mystérieusement destinée à cette mission ; voilà bien la grandeur du témoignage d’Ingrid Betancourt. Fidèle à cet « appel », fidèle à ce qu’elle est et ce qu’elle a reçu, Ingrid rayonne dans sa lettre d’une impossible paix. Les guerilleros qui ont joint à celle-ci une photo où tout semble dire que nous avons à faire à une femme brisée, n’ont sans doute pas mesuré la force d’un tel témoignage : témoignage d’espérance pour un peuple entier. "Chaque jour, je suis en communication avec Dieu, Jésus et la Vierge" écrit-elle encore dans sa lettre, en témoigne le chapelet qu’elle porte au poignet. C’est une femme souffrante mais non pas effondrée, angoissée mais non désespérée. "Je ne suis pas abattu, je n’ai pas perdu courage. La vie est en nous, et non dans ce qui nous entoure. Etre un homme et le demeurer toujours, quelles que soient les circonstances. Ne pas faiblir, ne pas tomber. Voilà le véritable sens de la vie. 5 " Notes 1. Lettre du 2 décembre 2007, in Ingrid Betancourt, Lettres à maman par delà l’enfer, éditions du Seuil, Paris 2008. 2. Jean Paul II, Mémoire et identité, ch. 12. 3. Ibid. 4. Motu Proprio pour la proclamation de Saint Thomas More comme patron des hommes politiques (31 octobre 2000). 5. Fedor Dostoïevski, Lettres de Sibérie. Repères biographiques Le 25 décembre 1961 naît à Bogotá Ingrid Betancourt, fille de Gabriel Betancourt, ancien ministre colombien de l’éducation (sous la dictature du général Gustavo Rojas Pinilla) et de Yolanda Pulecio, ancienne reine de beauté du département de Cundinamarca devenue sénatrice. Une partie de son enfance se passe en France, où son père est ambassadeur de Colombie à l’UNESCO. Après être rentrée en Colombie pour son lycée et avoir vécu la séparation de ses parents, Ingrid repart pour Paris et se prépare à entrer à l’Institut d’études politiques. C’est là qu’elle fait la connaissance d’un Français, Fabrice Delloye, qu’elle épouse en 1981. Ce faisant, outre sa nationalité d’origine, elle acquiert automatiquement la nationalité française. De cette union naissent deux enfants, Mélanie et Lorenzo Delloye. En 1990, Ingrid Betancourt divorce, revient seule à Bogotá et entre au ministère colombien des Finances. La même année est assassiné Luis Carlos Galan, candidat aux élections présidentielles, homme intègre que soutient la mère d’Ingrid. En 1994, elle est élue députée libérale alors qu’Ernesto Samper leader du parti est élu président. En 1998, pour être entendue face à tous ceux qui ont intérêt à la faire taire, elle entame une grève de la faim au parlement. Son parti, Oxigeno Verde naîtra dans la foulée, et elle sera élue sénatrice la même année. Un accord est signé avec le président élu Pastrana pour régler par référendum la réforme des institutions colombiennes, mais elle se désolidarisera bientôt de lui car rien n’est fait. Elle se lance en 2002 en campagne et sera enlevée par les FARC lors d’un déplacement électoral dans une zone à risque du pays.

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