• 26 mars 2009
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Charles de Foucauld

La seconde conversion de Charles de Foucauld

Tamanrasset - hiver 1907-1908 - le Père de Foucauld est depuis des jours cloué sur son lit ; aucune force pour l’ouvrage, pas même pour ses tra­duc­tions de proses toua­rè­gues aux­quel­les il a tra­vaillé d’arra­che-pied ces der­niers mois plus de onze heures par jour avec Ba-Hamou, son fidèle secré­taire. La lumière passe à peine dans son gourbi de six mètres sur deux, là où il dort, prie, célè­bre la messe, mange et tra­vaille. Le moine mis­sion­naire a cin­quante ans ; cela fait vingt-deux ans que le Bon Dieu l’a tiré de son abîme, l’un des der­niers jours d’octo­bre 1886, dans le confes­sion­nal de l’abbé Huvelin. Pour l’amour et l’imi­ta­tion de son Bien-Aimé, il a tout quitté du monde et s’est enfermé dans une trappe. Pour imiter jusqu’au bout le pauvre ouvrier de Nazareth, il a quitté cette trappe pour n’être plus, lui-même, que le pauvre jar­di­nier inconnu d’un cou­vent de cla­ris­ses dans ce Nazareth où le Bien-Aimé, trente ans durant, a vécu caché entre Marie et Joseph. Mais le Bon Dieu qui ne sait qu’arra­cher de ses cer­ti­tu­des celui qui vient à lui, l’a arra­ché de la Terre Sainte et l’a fait prêtre - ce fut en 1901 - pour porter le Banquet Céleste aux plus aban­don­nés de ses enfants. Le Père vint donc s’ins­tal­ler en Algérie à Beni-Abbès, cons­trui­sit un petit monas­tère duquel il fut le seul moine, un moine mangé comme le pain eucha­ris­ti­que par tous ces pau­vres qui venaient cher­cher près de lui une aumône maté­rielle et par tous ces sol­dats qui trou­vaient en lui le réconfort de sa bonté sacer­do­tale. Mais cela n’était pas encore assez... Il fal­lait que le Père s’engouf­frât plus au Sud du Sahara, dans ce Hoggar des Touaregs où pas un prêtre encore n’avait péné­tré. Et cela pour­quoi ? Pour porter la petite hostie aux plus délais­sés, pour la faire rayon­ner de toute sa bonté, de toute sa ten­dresse à ceux qui, pour le Père de Foucauld, étaient le plus encore dans les ténè­bres. être sau­veur avec Jésus... Voilà Foucauld épuisé, anémié, rongé par le scor­but. Personne de ses voi­sins toua­regs ne vient vrai­ment à lui... Lui qui vou­lait se faire proche d’eux par l’amitié, par tous ces temps gra­tuits passés ensem­ble afin de leur dire silen­cieu­se­ment qu’ils sont aimés du Père. Plus que jamais, au fond de son lit de malade, l’angoisse du salut de ses voi­sins et amis tour­mente le Père. Il est épuisé et depuis des mois pas une lettre n’est venue ; rien de l’abbé Huvelin depuis deux ans, ce père qui l’a enfanté à Dieu ; rien de sa cou­sine, madame de Bondy. La petite hostie silen­cieuse a beau rayon­ner dans le taber­na­cle près de son lit, dans detel­les heures d’aban­don et d’iso­le­ment, c’est une pré­sence, une voix ami­cale et fra­ter­nelle que le Père vou­drait enten­dre. Il est seul, ter­ri­ble­ment seul au fin fond de son désert. Il n’a plus rien à manger car à cause de cette famine qui ravage le Hoggar depuis des mois, il a dis­tri­bué l’été pré­cé­dent à ses voi­sins toutes ses réser­ves de blé et de dattes. Mais ne pas manger était encore à cette époque pour le père de Foucauld le meilleur des sacri­fi­ces pour s’appro­cher de la sain­teté. Enfin il est en lui une souf­france bien plus grande puisqu’aucun soldat ou étranger chré­tiens n’est passé à Tamanrasset depuis des mois : il n’a pu célé­brer la messe - pas même le saint jour de Noël - n’ayant la per­mis­sion de le faire seul. Lui, ce prêtre pour qui la seule raison de sa pré­sence et la seule expli­ca­tion de tous les déta­che­ments était d’élever la petite hostie et de donner invi­si­ble­ment à tous, en ce Sahara, l’amour du Bien-Aimé, le voilà à deux pas de la mort, de cette âpre mort du grain de blé. Vu du haut des cieux et en embras­sant toutes les âmes qui cher­chent Dieu, le Père res­sem­blait étrangement à cette petite car­mé­lite qui lui était inconnue et qui venait de mourir l’hiver pré­cé­dent à Dijon. élisabeth et Charles venaient du même monde mais l’un s’était abîmé dans ce monde et l’autre, tout en por­tant des che­mi­siers magni­fi­ques et des robes pré­cieu­ses, avait sauvé ce monde par son sou­rire qui disait la lumière de la Trinité. à une amie qui lui avait dit qu’elle n’aurait la force de rester au Carmel, élisabeth avait répondu : « Eh bien, j’y mour­rai », et voilà que la mort s’appro­chait d’elle, dans sa vingt-sixième année... L’amour et le besoin d’aimer la brû­laient comme chez le père de Foucauld, cette vive flamme d’amour qui s’était éprise de Jean de la Croix, leur maître à tous deux et tous deux savaient que seule la mort pou­vait consu­mer cet amour dans sa per­fec­tion. En cette fin d’octo­bre 1906, sur son lit de souf­france et de délais­se­ments inté­rieurs, à quel­ques jours de son pas­sage vers le Père, élisabeth de la Trinité ne se deman­dait même plus si elle savait ou pou­vait aimer Celui qui est l’Amour... Avec le peu de force qui lui res­tait, elle écrivit à sa Mère spi­ri­tuelle pour lui confier ce que, dans le secret de son cœur, il lui avait été révélé : « Mère, la fidé­lité que le Maître vous demande, c’est de vous tenir en société avec l’Amour, c’est de vous écouler, de vous enra­ci­ner en cet Amour qui veut mar­quer votre âme du sceau de sa puis­sance, de sa gran­deur. Vous ne serez jamais banale, si vous êtes éveillée en l’Amour ! Mais aux heures où vous ne sen­ti­rez que l’écrasement, la las­si­tude, vous Lui plai­rez encore si vous êtes fidèle à croire qu’Il opère encore, qu’Il vous aime quand même, et plus même : parce que son Amour est libre et que c’est ainsi qu’Il veut se magni­fier en vous ; et vous vous lais­se­rez aimer ’plus que ceux-ci !’ » Dans son agonie, il ne s’agis­sait plus pour élisabeth d’aimer ou de savoir aimer, ou encore de répon­dre à cette ques­tion que Jésus avait posé à Pierre : « M’aimes-tu plus que ceux-ci ? » Il s’agis­sait de se lais­ser aimer, de se lais­ser aimer plus que ceux-ci, de s’aban­don­ner à Celui qui nous aime plus que tout, de se consu­mer dans son Amour pour venir à Lui. Au début de jan­vier 1908, Ba-Hamou le secré­taire du Père, alerte tout Tamanrasset, à com­men­cer par Mousa ag Amastân le chef des Touaregs. Pour sauver leur mara­bout blanc sur le point de mourir, ils se met­tent en quête du peu de nour­ri­ture que la famine et la séche­resse leur ont lais­sée. « On m’a cher­ché toutes les chè­vres ayant un peu de lait dans cette ter­ri­ble séche­resse à quatre kilo­mè­tres à la ronde. Les gens ont été très bons pour moi. », écrivit dans une lettre quel­ques jours plus tard le père de Foucauld. Les gens ont été très bons pour moi... Et nul n’ignore ce que cela veut dire dans la bouche du Père pour qui il n’est pas d’autre Dieu que le Bon Dieu, pour qui il n’est pas d’autre apos­to­lat, d’autre évangélisation que la seule bonté qui rayonne du visage du mis­sion­naire et mur­mure ainsi dans le cœur de tous ceux que touche cette bonté - chré­tiens ou musul­mans, Touaregs ou légion­nai­res - qu’ils sont aimés, infi­ni­ment aimés du Bon Dieu. Ce n’est plus seu­le­ment le Bon Dieu qui est bon et qui nous aime, ce n’est plus seu­le­ment le père de Foucauld qui est bon et qui aime son peuple, mais voici main­te­nant que c’est son peuple qui est bon et qui l’aime... Et lui dans son épuisement, au bord de la mort, se laisse aimer par ses Touaregs, se laisse sauver par eux. Il vou­lait sauver son peuple, il vou­lait leur appor­ter la lumière de l’évangile, conver­tir leurs mœurs aux mœurs du Bien-Aimé et conqué­rir ainsi leurs âmes ; mais voilà que c’est son peuple de pau­vres Touaregs noma­des qui vient le sauver en lui don­nant un peu de lait et en le visi­tant. Les voilà sau­veurs car dans ce peu qu’ils lui don­nent, s’accom­plit la pro­messe de Jésus : « Venez les bénis de mon Père et rece­vez en par­tage mon Royaume car j’avais faim et vous m’avez donné à manger, j’étais malade et vous m’avez visité. » Pour qu’ils soient ainsi sau­veurs, c’est-à-dire qu’ils soient le visage de Jésus, il fal­lait sim­ple­ment que le père de Foucauld se laisse aimer par eux. Aussi élevé qu’était son idéal de pau­vreté, le père de Foucauld était tou­jours riche : il avait tou­jours des aumô­nes à dis­tri­buer et si ce n’était pas des riches­ses maté­riel­les, il avait tou­jours de la ten­dresse à donner ou un Bon Dieu à annon­cer. être pauvre, c’est peut-être faire ce pas dou­lou­reux de savoir rece­voir, de lais­ser toute sa vie se lier aux gens par un peu de lait reçu. être pauvre, c’est peut-être fina­le­ment être rede­va­ble des petits car être pauvre, ce n’est pas seu­le­ment donner tous ses biens, toute sa vie aux pau­vres, mais accep­ter ce que les pau­vres ont à nous donner et ainsi se lais­ser aimer par eux qui, à l’ordi­naire, n’ont per­sonne à aimer. Le père de Foucauld vou­lait se faire petit, il vou­lait se faire le frère uni­ver­sel. Jusqu’à cet hiver 1908, il était l’étranger pour les Touaregs. Les avait-il vrai­ment écoutés jusqu’à ce jour, avait-il vrai­ment com­pris leur vie de Touaregs musul­mans avant de vou­loir leur faire com­pren­dre la vie divine qui habi­tait son cœur de prêtre ? Il vou­lait se faire humble parmi eux, il vou­lait être un saint parmi eux... Mais la véri­ta­ble humi­lité n’est-elle pas moins « ne plus se regar­der soi-même » que de « ne regar­der que le Bon Dieu et ses frères tout pro­ches » ? Et la véri­ta­ble sain­teté n’est-elle pas moins la recher­che d’une per­fec­tion idéale - même la per­fec­tion de l’amour - que de deve­nir humain, abso­lu­ment humain et de se lais­ser aimer ? Se lais­ser aimer était à ce moment-là pour Foucauld rece­voir ce peu de lait des Touaregs, et se lais­ser atta­cher à eux, eux à qui il doit sa vie, à qui il doit d’avoir été arra­ché de la mort par eux qui n’ont fait que ce qui était normal pour le sauver : un peu de nour­ri­ture en signe d’un immense amour. Il s’est laissé aimer par eux jusque dans sa chair épuisée et en eux Jésus lui a révélé Son visage bien plus peut-être que dans le confes­sion­nal du père Huvelin ou dans les aus­té­ri­tés de la Trappe. Un visage qui n’est pas autre visage que celui, si humain, de ses amis si pro­ches. On n’aimera jamais assez : comme c’est vrai ! Mais le Bon Dieu qui connaît tel­le­ment notre fra­gi­lité peut-être ne nous en demande-t-il pas tant ? Ne nous dit-il pas plutôt : « Laisse-toi aimer » c’est-à-dire : ne perds aucune miette d’amour, même l’amour le plus bal­bu­tiant qui à tra­vers toi est des­tiné à Moi. Laisse-toi aimer, c’est ne mettre plus aucune bar­rière devant l’amour dont le Bon Dieu veut nous com­bler à tra­vers l’amour de chacun, et spé­cia­le­ment celui des pau­vres et des petits, pour qu’enfin nous ne dou­tions plus que nous sommes aimés, pro­fon­dé­ment aimés. Laisse-toi aimer, c’est ne perdre aucune miette d’amour en ce bas monde, comme Charles de Foucauld a accepté ce peu de lait qui lui sau­ve­rait sa vie, et faire de toutes ces miet­tes d’amour une immense offrande, l’offrande de tous les enfants de l’huma­nité qui ne savent - même à tra­vers tous leurs bal­bu­tie­ments - qu’aimer leur Père du ciel et être affa­més de son Amour. Yann Vagneux

Voir en ligne : Charles de Foucauld


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