• 26 mars 2009
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Faire... Faire... Toujours faire !...

Faire... Faire... Toujours faire !...

Quatrième lettre aux Amis des enfants Juillet 1991 Très chers Amis des enfants, Depuis que vous êtes tout petits, vos parents comme vos maî­tres n’ont pas manqué de vous deman­der des mil­liers de fois : « Qu’est-ce que tu veux faire plus tard ? » Et plus vous avan­ciez dans vos études, plus cette ques­tion deve­nait pres­sante. Quand vous avez annoncé autour de vous que vous dési­riez être Ami des enfants, on n’a pas manqué de vous deman­der : « Qu’est-ce que tu vas FAIRE là-bas ? » Beaucoup ont dû oublier leur alpha­bet : E ne pré­cède-t-il pas F ? E comme « être » ne pré­cède-t-il pas F comme « Faire » ? Ah ! que j’aurais aimé qu’on vous deman­dât : « Qu’est-ce que tu veux ETRE plus tard ? » "Qu’est-ce que tu veux ETRE auprès des enfants ?" * * * Je sais, il y a le : « Seigneur, Seigneur ! » de l’évangile... C’est vrai : il faut que l’amour se tra­duise en actes. L’amour n’est pas une ques­tion de mots : « Amour, belle mar­quise, me font mourir vos beaux yeux ! » Que valent les plus belles décla­ra­tions si elles ne sont signées par le sang ? Mais atten­tion : le piège du faire est aussi vaste que subtil ! On me dit : « Allez, soyez utiles ! Construisez des ponts pour join­dre les rives ! » Je dis : « Je veux être l’inu­tile qui bâtit des ponts entre les cœurs. M’est avis qu’ils sont assez nom­breux, les ponts de ciment armé qui, plus qu’aux hommes, ser­vent aux armées ! » On me dit : « Allez, faites pous­ser le riz et le blé ! Que les gens aient à manger ! » Je dis : « Je veux être l’agneau qui se donne à manger... » On me dit : « Alphabétisez ! » Et aux enfants qui savent lire, on donne des romans-feuille­tons ! J’étais l’inno­cent qui pen­sait que c’était pour décou­vrir l’évangile... Je crois qu’il est des fois où l’ordre : « Alphabétisez ! » revient à l’ordre : « Abêtissez !... » On fait ! On bâtit ! On soigne ! Et voilà le risque : c’est qu’en fai­sant, on se fasse des illu­sions ; c’est qu’en bâtis­sant, on se bâtisse sa propre statue ; c’est qu’en soi­gnant, on soigne son orgueil. Le risque, c’est encore qu’on fasse pour faire, c’est qu’on bâtisse pour bâtir, c’est qu’on soigne pour soi­gner. Le risque, c’est fina­le­ment qu’on fasse pour soi, qu’on bâtisse pour soi, qu’on soigne pour soi. Et alors pour Dieu, QUE VAUT TOUT CELA ? Il est vrai, c’est réconfor­tant tout de même de se dire : « J’ai fait l’école à qua­rante enfants. J’ai bâti deux dis­pen­sai­res et trois églises. J’ai fait deux cents piqû­res dans ma jour­née ! » Dès que l’on se met à comp­ter, voilà que dis­pa­raît la cha­rité : « Que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite » (Mt 6, 3). Puissiez-vous à Points-Cœur oublier les chif­fres et les nom­bres ! Le nombre d’heures auprès des enfants et le nombre de cour­ses dans le bidon­ville. L’argent donné aux pau­vres et les forces livrées pour servir. Pour appren­dre à l’école mater­nelle de l’amour, il faut beau­coup désap­pren­dre de ce qui fut appris à l’école mater­nelle de la jungle ! Il s’agit d’oublier la jus­tice au profit de la misé­ri­corde, les mathé­ma­ti­ques au profit de la science du tou­jours-plus, la gram­maire au profit de la langue de l’amour. * * * Est-ce à dire qu’il faut passer le temps à regar­der s’écouler le temps ? Est-ce à dire qu’il faut passer le temps à atten­dre que vienne un enfant pour l’endor­mir sur nos genoux et nous endor­mir avec lui ? Est-ce à dire qu’il faut élire la paresse comme reine et maî­tresse des Points-Cœur ? Ah, non ! Alors, pour­quoi vient-on à Points-Cœur ? La dif­fé­rence est grande : on n’y vient pas pour faire, mais pour se lais­ser faire ! On n’y vient pas pour exé­cu­ter un projet, mais pour répon­dre à un appel de l’Esprit. On n’y vient pas pour tout chan­ger, mais pour être tout changé. Pierre avait pris l’épée pour tran­cher l’oreille de Malchus. Points-Cœur n’est pas de ce côté. Il est du côté de Marie, là où la seule arme, c’est le cœur à nu. A-t-elle fait appel à ses rela­tions, la Mère, pour qu’elles inter­cè­dent auprès de Pilate ? Non. A-t-elle crié le long du chemin pour qu’on vienne déli­vrer son fils ? Non. A-t-elle saisi la tenaille pour arra­cher les clous qui meur­tris­saient son fils ? Non. A-t-elle recou­vert d’un voile la nudité de son fils ? Non. Au long du chemin vers le Golgotha, elle a regardé Jésus. Au pied de la croix, elle a regardé Jésus. Pour les hommes, ce regard ne pou­vait rien chan­ger. Pour l’Homme-Dieu, il a tout changé. Et Marie est du côté de Jésus. « Affreusement traité, il s’humi­liait, il n’ouvrait pas la bouche. Comme un agneau conduit à la bou­che­rie, comme devant les ton­deurs une brebis muette et n’ouvrant pas la bouche » (Is 53, 7). « Penses-tu donc que je ne puisse faire appel à mon Père, qui me four­ni­rait sur-le-champ plus de douze légions d’anges ? » (Mt 26, 53). Le Verbe n’a pas fait de révo­lu­tion poli­ti­que

  • pauvres apôtres, ils l’auraient pourtant tant aimé ! - Le Verbe n’a construit ni écoles, ni églises, ni hôpitaux
  • Il est l’Enseignement, le Temple, le Salut -. Le Verbe n’a jamais consulté son agenda
  • à chaque instant, Il se référait au Souffle qui le mouvait où le Père l’attendait. Le Verbe ne s’est pas défendu
  • Il passait son chemin. Il se livrait librement aux hommes. Il abandonnait son esprit au Père -. à voir ainsi, Il n’a rien fait ou presque. Et cependant, par lui, le ciel et la terre ont été faits ! Et cependant, des livres entiers ne suffiraient pas à relater tous les signes qu’Il accomplit ! Et cependant, avec son Père, Il est toujours à l’œuvre ! Décidément, c’est à n’y rien comprendre... Voilà ce qu’on sait : « Jésus le regarda et Il l’aima » (Mc 10, 21) ; « Jésus le guérit de sa lèpre » (cf. Lc 5, 13) ; « Jésus lui pardonna tous ses péchés » (cf. Mt 9, 1-8) ; « Jésus leur dit : ’Je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin des temps’ » (Mt 28, 20). Il regarde
  • je suis bouleversé d’être à ce point aimé ! - Et son regard suffit à guérir
  • je n’ai plus mal : mon corps est soudain comme celui d’un enfant ! - Et son regard suffit à pardonner
  • ma vie soudain s’emplit de lumière ! - Et son regard suffit à sauver
  • mon angoisse de finir à la terre ou de filer vers la torture fait place en mon cœur à une espérance inouïe ! - Et son regard suffit à me consoler
  • je ne suis plus seul : Il est toujours avec moi ! - Pour ceux qui, ici-bas, pensent tout faire, Il n’a rien fait. Pour ceux qui, ici-bas, pensent ne rien faire, Il a tout fait. Il a tendu sa main. Il a posé sa main. Il a fermé les yeux. Il a regardé dans les yeux. Il s’est tu. Il a parlé sans micro, sans sono, sans vidéo, mais tous les cœurs l’ont entendu. Et surtout, si tout est accompli, c’est qu’Il est mort pour nous parce qu’il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime. « Si le grain de blé tombé en terre... » (Jn 12, 24). * * * Pour les hommes, Points-Cœur ne change rien. Pour l’Homme-Dieu, Points-Cœur, nous l’espérons, change beaucoup. « Tiens ! se dit un jour Dieu en regardant la terre, Voilà quelques hommes qui, comme ma Mère, regardent d’un regard d’amour, et leurs yeux sur la terre sont comme des étoiles. Sûrement que là-bas, on ne tardera pas à dire qu’ils sont fous ! » Et, de fait, bientôt on entend : « Ce n’est pas sérieux, ces communautés d’Amis des enfants ! Ils n’ont pas d’argent, ils n’ont pas d’œuvre, ils n’ont ni projet, ni budget. Ils perdent leur temps ! Voilà même un ingénieur qui console une mère désemparée : qu’il fasse plutôt des missiles ! Voilà un professeur qui passe ses nuits à apaiser des enfants malades : qu’il enseigne plutôt l’économie ! Voilà un prêtre qui brûle ses journées à écouter, à poser sa main sur des corps et des esprits endoloris, à pardonner au nom du Saint-Esprit : qu’il donne plutôt des conseils, comissionise, réunionise et bureaucratise dans un fauteuil pédégesque ! » Et ils nous disent encore, les directeurs de gestion : « Jamais, très chers ennemis, vous n’aurez de subvention pour soutenir une telle inefficacité ! Luttez plutôt contre le vent, on vous donnera de l’argent ! » Ils n’ont pas compris ! Peut-être n’ont-ils pas voulu comprendre ? Et comment leur dire ? C’est facile de définir le but d’une entreprise, mais c’est difficile de définir un Point-Cœur ! Il faudrait savoir définir une Présence, un amour, le cœur d’une mère... Permettez-moi de vous dire, très chers Amis des enfants : avant d’être impotents ou d’être malades, comprenez que l’essentiel n’est pas de s’enivrer dans des actions démentielles. N’emplissez pas vos journées de bruit et de vent pour que vos journées soient emplies ! N’organisez pas des jeux pour briguer l’utilité ! Et si vous organisez des jeux, tout en jouant, oubliez vite le jeu pour être tout à l’enfant, et arrêtez le jeu s’il ne convient à l’enfant ! Si vous organisez des sorties, n’allez pas jusqu’au bout si vous sentez que l’enfant a besoin de s’arrêter. Qu’importe la sortie si l’enfant en pâtit ! Sachez être fidèles, sachez être persévérants, mais ne vous enfermez ni dans vos jeux, ni dans vos programmes, ni dans vos horaires. Il a fermé les yeux sur les misères des êtres humains. En son nom, fermez les yeux sur ce qui, trop vite, pourrait fermer votre cœur ! Il a veillé dans la nuit pour écouter son Père. Dans la nuit, veillez auprès de Dieu, veillez l’humanité malade comme une mère veille son petit qui souffre ! Il a livré sa vie et n’en a rien gardé pour lui. Livrez votre vie pour donner la vie à ceux qui ont des yeux d’agonie ! Il ne s’est pas défini en disant : « Je suis parce que je fais ! » Il s’est défini ainsi : « Je suis Celui qui suis ! » (Ex 3, 14) C’est encore là le secret : dès qu’on oublie d’adorer la Présence, on est sans présence, on crée de l’absence, on sème du non-sens. Dans le cœur de Celui qui dit : « Je suis Celui qui suis », devenez ce qu’Il est pour que Celui qui est ce qu’Il est puisse, à travers vous, regarder, toucher, entendre l’humanité blessée. Alors, un seul geste de vous, comme un seul geste de Dieu, restaurera plus que ne détruisent mille tremblements de terre. Un seul regard de vous construira plus que n’anéantissent mille bombes. Une seule parole de vous réconciliera plus que ne divisent les caquetages de mille commères. C’est que Celui qui dit : « Je suis Celui qui suis », peut dire : « Je suis Celui qui aime. » Et la puissance de l’amour est grande comme une puissance de résurrection ! Que peut donc égaler la force de l’amour qui passe par vos mains nues, par vos regards de tendresse par vos gestes de mères, par vos cœurs ouverts quant il s’agit de la force de l’amour de l’Innocent mort et pour toujours vivant ? VRAIMENT, POUR CHANGER LE MONDE, IL SUFFIT D’ETRE PARCE QU’IL SUFFIT D’AIMER !

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