• 14 juin 2013
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Lettre de Cécile, de Thaïlande

Cécile et Nong Bon

Chère famille, chers amis,

Comment allez-vous ? J’espère que tout se passe bien pour chacun de vous ! Natalie s’est envo­lée pour l’Amérique ! Après 18 mois passés ici où elle a donné sans comp­ter de sa per­sonne et de son cœur, les adieux étaient tou­chants. Nous lui avons réservé une sur­prise en invi­tant une ving­taine de per­son­nes pour un repas chez nos amis de la paroisse espa­gnole, John et Marcela qui nous ont offert un accueil excep­tion­nel ! Le secret a été gardé jusqu’au bout et ce fut une toute belle soirée ! Nous avons aussi vécu un beau moment lors de sa messe d’envoi célé­brée à la maison avec plus de 40 amis ! Pakistan, Nigeria, France, Singapour, Congo, Pologne, Thaïlande, Amérique, Valais, petits et grands, qu’importe notre cou­leur de peau, nos bles­su­res ou notre his­toire, Il nous ras­sem­ble et écrit cette grande his­toire d’Amour ! Tous réunis autour du Christ, quelle belle Eglise, nous for­mons ! Le jour de mes six mois de mis­sion, nous l’avons accom­pa­gnée à l’aéro­port et c’est avec émotion que nous l’avons lais­sée pren­dre son envol. Priez bien pour elle et pour ses pro­jets d’avenir ! Nos amis aiment bien nous le répé­ter : « En Thaïlande, il y a trois sai­sons : ron, ron kwaa, ron this­sut  ! » (La saison chaude, la saison plus chaude, la saison la plus chaude !). Je pense sou­vent à vous qui me dites avoir un prin­temps plu­vieux et je vous envoie un peu de cha­leur ! Oui, cette fois, nous sommes vrai­ment en plein dedans !
Mais ras­su­rez-vous, les Thaïs ont prévu le coup !

Songkran, est-ce que vous connais­sez ? C’est la fête du Nouvel An boud­dhi­que, un fes­ti­val de trois jours où tout est pré­texte à faire la fête ! Imaginez donc un quar­tier entier dans la rue, che­mi­ses à fleurs et tres­ses dans les che­veux pour fêter le Nouvel An ! Chacun se prête au jeu et a ins­tallé de gros bidons d’eau, une pis­cine ou un jet pour asper­ger tous ceux qui pas­sent ! Impossible de rester sec ce jour-là ! Ils s’amu­sent à ajou­ter du colo­rant et une sorte de pâte d’argile dans l’eau… autant vous dire que nous finis­sons dans un drôle d’état à la fin de la jour­née ! Notre joyeuse équipe, emme­née fidè­le­ment par Boua et Oh, s’est pro­me­née à Cètsipraï en se lais­sant guider par les ren­contres.

Sur la voie du chemin de fer, nous avons vu Nong Bon et sa famille très enthou­siaste, notam­ment grâce à l’alcool qui coule à flot pour ces trois jours de fête ! Du haut de ses 8 ans, Bon est un petit garçon bien cou­ra­geux. Il est han­di­capé et a le pri­vi­lège d’avoir reçu une bourse lui per­met­tant d’être accueilli dans un centre spé­cia­lisé à quel­ques heures de Bangkok. Il vit là-bas la plu­part du temps et rentre pour les vacan­ces. Sa maman est décé­dée il y a quel­ques années et son papa n’est plus pré­sent non plus. Il vit avec ses grands parents qui pren­nent soin de leurs trois petits-enfants (Bon et ses deux frères, 11 et 2 ans). La grand-maman a des soucis avec l’alcool, mais demeure aussi une vraie mas­seuse qui prend soin des autres grands-mamans qui souf­frent d’arthrite. J’ai eu l’occa­sion de me faire masser par elle, c’était spor­tif… mais bien­fai­sant ! Aujourd’hui, grâce aux soins reçus par le centre et grâce aux mas­sa­ges de sa grand-maman, Bon peut s’asseoir et ramper, ce qui lui était impos­si­ble de faire il y a tout juste un an. Il ne peut pas parler, mais il com­prend tout ce qu’on lui dit et est très expres­sif ! En plus des batailles d’eau opé­rées avec les enfants au rythme de la musi­que et des danses, la tra­di­tion veut qu’une atten­tion toute par­ti­cu­lière soit portée aux per­son­nes âgées. Beaucoup de Thaïs quit­tent la capi­tale pour passer ces quel­ques jours de congé dans leur famille. La tra­di­tion, qui se perd mal­heu­reu­se­ment dans les villes au profit de la fête, se per­pé­tue dans les vil­la­ges et invite les jeunes à aller verser un peu d’eau par­fu­mée sur leurs aînés en signe de res­pect.

Aussi, nous sommes allés rendre visite à plu­sieurs de nos amis et parmi eux, Lung Somboon. Cela ne fait pas très long­temps que nous avons ren­contré cet homme d’une soixan­taine d’années. La pre­mière fois que nous l’avons vu, il a pleuré en disant : « Vous avez assez de temps pour vous arrê­tez et parler avec moi ! ». Il vit dans un petit soi, une plan­che à 30 cen­ti­mè­tres du sol pour le lit et des ancien­nes toiles de cam­pa­gnes poli­ti­ques pour le pro­té­ger de la pluie et du soleil. Au fil des ren­contres, nous avons appris qu’il a connu des dif­fi­cultés avec l’alcool et a fait de la prison aussi. S’il béné­fi­cie de ce petit abri, c’est grâce à son ex-femme qui habite juste à côté de lui. Nées d’un pre­mier mariage, les deux filles de cette femme sont mariées et vivent en Suisse alle­mande.

Après la mort de son mari, elle s’est rema­riée avec Lung Somboon. Cependant, à cause des pro­blè­mes d’alcool, il n’était plus pos­si­ble de vivre sous le même toit. Pourtant, elle se sen­tait res­pon­sa­ble de lui et ne pou­vait le lais­ser tout seul. Aussi, elle a cons­truit ce petit abri, le nour­rit et le laisse uti­li­ser ses toi­let­tes « parce que per­sonne d’autre ne le lais­se­rait » dit-elle. Il est très dif­fi­cile pour elle de s’occu­per de lui, car il ne peut contri­buer de quel­conque manière aux frais. De plus, elle a prévu d’aller rendre visite à ses filles en Suisse, mais le voyage ne pourra se concré­ti­ser avant la mort de sa maman qui est, elle aussi, très malade et âgée. Elle prend soin d’elle et aussi de Boua. Oui, Boua notre jeune amie que vous avez ren­contrée dans ma der­nière lettre ! Cette femme est vrai­ment incroya­ble ! Ce fut une très belle expé­rience de pou­voir verser l’eau sur les mains de nos amis, leur sou­hai­tant ainsi une belle année rem­plie de santé, de joie et de bonnes choses. La plu­part d’entre eux nous bénis­sait en retour et je fus très tou­chée par ce geste tout simple, mais oh com­bien por­teur de sens !

En ce jeudi, nous sommes invi­tées dans la famille de P.Natalie visite cer­tains de ses mem­bres à l’IDC (Immigration Détention Center, prison de l’immi­gra­tion prévue pour ceux qui ont laissé expi­rer leur visa), mais pour ma part, je ne les ai jamais ren­contrés. Nous arri­vons dans cette maison qui ne compte qu’une pièce unique et fai­sons la connais­sance de P., de son papa, de sa femme, ainsi que de leurs trois enfants (10 ans pour leur fille, 9 ans pour les jumeaux). Après nous avoir servi un verre de Coca, ils nous ouvrent leurs cœurs et racontent leur his­toire. Chrétiens du Pakistan, ils ont pro­tégé un membre de leur famille qui s’est marié avec une musul­mane. Ce Oui à l’amour leur a valu bien des misè­res et l’incen­die cri­mi­nel de leur maison les a fait défi­ni­ti­ve­ment fuir en lais­sant tout (ce qui leur res­tait !) der­rière eux. Arrivés à Bangkok il y a un peu plus de six mois, ils fuient non seu­le­ment leur pays, mais aussi la police de l’immi­gra­tion (sur 35 mem­bres de leur famille, 14 sont déjà à l’IDC) et cela leur demande d’être très atten­tifs et de démé­na­ger sou­vent. Pourtant, en ce jeudi midi, ce n’est pas la peur qui compte : ils ont des invi­tées ! Ils nous ser­vent des rotis (pain typi­que) et du thé pakis­ta­nais. Nous nous réga­lons en décou­vrant les albums photos sauvés des flam­mes. Vers 14h, nous fai­sons mine de vou­loir ren­trer et la maman s’exclame : « Non ! Vous ne pouvez pas y aller, mon mari est parti au marché et va cui­si­ner pour vous ! Restez ! » Ah bon, ce n’était pas le repas ?! P. avait un res­tau­rant au Pakistan, alors vous ima­gi­nez bien que le pois­son au curry et aux épices dont il a le secret fut un vrai régal ! « Ferme les yeux » me dit tout à coup la petite fille, qui semble être d’une grande matu­rité pour ses 10 ans, et m’offre deux bra­ce­lets vio­lets, les bleus sont pour Natalie. « Attends, je vais te mettre du vernis à ongle ! » et, en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, elle me peint tous les doigts. Je res­sem­ble à une poupée Barbie, mais qu’importe, elle est heu­reuse ! Et voila que sa maman s’appro­che, henné en mains, et nous des­sine un mehni d’une grande pré­ci­sion. Nous sommes comme ses filles… N’ayant pas encore obtenu le statut de réfu­giés, ils ne reçoi­vent aucun argent et doi­vent se débrouiller avec le mini­mum. Ils n’ont rien et, pour­tant, ils don­nent tout ! Il est dif­fi­cile de rece­voir ! Au début, nous étions gênées, et puis nous avons com­pris que c’était leur façon de nous dire qu’ils nous aiment, alors nous nous sommes lais­sées trans­fi­gu­rer ! Vous ai-je dit que c’était la pre­mière fois que je les ren­contrais ? Ne trou­vez-vous pas cela un peu fou ? Un tel sens de l’accueil, une telle atten­tion à l’autre, « J’étais un étranger et tu m’as accueilli ». A nou­veau, je ren­contre le visage du Christ grâce à eux ! J’ai tel­le­ment à appren­dre ! Comment est-ce que j’accueille ? Est-ce que mon cœur est ouvert à celui qui est tout proche de moi ? Peut-être pensez-vous qu’ils atten­dent quel­que chose en retour ? Détrompez-vous ! Tout ce qu’ils nous deman­dent sur le pas de la porte, c’est de prier pour eux, de ne pas les oublier ! … Ah ça, ça me parait bien dif­fi­cile !

Ils sont nom­breux nos amis, du Pakistan ou d’ailleurs, en attente d’un statut de réfu­giés, d’un pays d’accueil ou d’un billet d’avion pour le pays qui les a accep­tés, pro­ces­sus longs et éreintants pour ces famil­les qui n’atten­dent que de pou­voir tra­vailler et com­men­cer une nou­velle vie, loin de la peur et de la haine ! Continuez à prier pour chacun d’eux, ça fait des mira­cles ! Voyez plutôt : Ruth et Sohail ont eu leur inter­view et le dos­sier semble à nou­veau en route ! Eugène a obtenu un visa ! Et la famille de P. vient tout juste d’obte­nir le statut de réfu­giés ! Si seu­le­ment vous aviez pu enten­dre leur joie quand ils nous ont télé­phoné hier soir pour nous appren­dre la bonne nou­velle ! Depuis quel­ques semai­nes main­te­nant, je visite la prison de l’IDC au rez-de-chaus­sée. Je ne suis pas encore auto­ri­sée à aller dans les étages, mais une fois par semaine je ren­contre Feussi du Cameroun. Nous par­lons une petite heure entre deux bar­riè­res qui nous sépa­rent d’un mètre envi­ron. C’est vrai­ment une riche ren­contre que je me réjouis de vous par­ta­ger bien­tôt ! Priez pour lui, afin qu’il puisse sortir rapi­de­ment de ce lieu ! Je vous porte dans ma prière et je me confie à la votre, ainsi que toute ma com­mu­nauté. En ce temps de chan­ge­ment, nous avons à retrou­ver notre équilibre et c’est grâce à chacun de vous que nous trou­vons la force de conti­nuer, même quand nous nous sen­tons bien gau­ches dans cet uni­vers encore peu connu… MERCI de vivre cette aven­ture à nos côtés !

Bon cou­rage pour cette fin d’année, char­gée comme à son habi­tude, et bel été qui appro­che à grands pas (si, si, il va venir !) !

Tout de bon !

Cécile GdC


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