• 26 avril 2013
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Lettre de Chloé du Point-Cœur de Brooklyn.

Chloé et Nicky

Chers par­rains,

Voilà une heure que je suis sur cette chaise. La feuille est gri­bouillée de par­tout, de pré­noms d’amis du quar­tier, de graf­fi­tis de toutes formes, d’événements passés, de détails de tous les jours qui m’ont tou­chée, des mots pla­qués sur des souf­fran­ces ou des beau­tés… Aïe ! Par quoi com­men­cer ! Je vou­drais tout vous par­ta­ger ! Peut-on mettre des mots sur la souf­france ? Sous ses mul­ti­ples formes ? Sur la soli­tude ? L’humi­lia­tion ? La dou­leur ? Peut-on mettre des mots sur l’amour ? Sur toutes ses formes ? Les peti­tes choses ? L’atten­tion ? L’humi­lité ? Peut-on mettre des mots sur le Christ ? Pourrais-je vous expri­mer com­bien je le décou­vre ? Dans les tout-petits ? Dans la gra­tuité ? Dans l’ado­ra­tion. Dans les cla­ques que la réa­lité m’envoie. Dans ma com­mu­nauté tou­jours plus étonnante et vraie. Il faut que vous veniez ! Venez ren­contrer Tamara, Wendy, Carmen, Aramenta, Bobby ! Venez ren­contrer la réa­lité du quar­tier ! Bon, en atten­dant faute de vous faire voir, je vais essayer de vous faire sentir. Vous faire sentir autant que je peux, la vie ici, dans notre petit coin de Brooklyn…

En géné­ral, le jeudi avec Sister Regina, Mela (une autre sister de com­mu­nauté) et Pia, nous visi­tons le Shelter (qui se tra­dui­rait par “l’Abri” en fran­çais) dont je vous ai déjà parlé pas mal de fois je crois ! J’avoue… j’aime beau­coup ce lieu. Bien qu’il ne soit pas – vous l’avez com­pris – le plus facile, les femmes que nous y ren­controns y sont tel­le­ment déchi­rées et vraies qu’elles m’inter­pel­lent à chaque fois.

Voilà plu­sieurs fois que Gloria vient à nos rendez-vous café-gui­tare-chant-dis­cus­sions-évangile. Nous com­men­çons à bien nous connaî­tre. Elle avait même répondu pré­sente suite à l’invi­ta­tion de Sister à venir chez nous. Ses lèvres tou­jours pein­tes en rose colo­rent son rire facile. Mais si quel­ques mots hai­neux sor­tent d’une autre bouche dans la pièce lors du café, Gloria s’éteint, se tait, se referme et cache ses yeux sou­dains ternis der­rière une large mèche blonde et rose. Devant toutes ses ques­tions envers Sister, sa pas­sion de l’Évangile, sa soif de notre pré­sence le jeudi, nous lui avions pro­posé de venir à la messe avec nous le diman­che d’après. Justement le Shelter est sur le chemin de “Saint James Basilica”, notre paroisse. Il est 10 h 15, et me voilà dans le hall d’entrée du Shelter. Gloria est peut-être un peu retard à notre rendez-vous. Je dis­cute avec la vigile, lasse dans son uni­forme bleu, face à la porte électronique censée détec­ter tout métal ou stu­pé­fiants. 10 h 20… 25… 30… La messe doit être en train de com­men­cer, Gloria n’est tou­jours pas là, et cette vigile qui m’inter­dit de monter dans les étages pour aller cher­cher mon amie : “c’est la loi”. Dès qu’une des femmes du Shelter monte, je lui demande de cher­cher Gloria, “a blonde woman, can you tell her I am wai­ting for her… She can be in the din­ning room, her room is the 7th floor ...”une femme blonde, pouvez-vous lui dire que je l’attends… Elle peut-être dans la salle à manger, sa cham­bre est au sep­tième étage…)
10 h 35 : enfin je vois la sil­houette atten­due sortir de l’esca­lier ! Je n’y croyais plus ! Mais la tête bais­sée. Aie… “Gloria ! How are you ?” Elle ne lève qu’à peine la tête, se fond en excuse et m’expli­que fina­le­ment. Ses mots cho­quent. “Quelqu’un m’a dit que tu m’atten­dais, mais je n’en peux plus… Je me suis encore fait crier dessus. Ils nous consi­dè­rent comme des ani­maux… Je n’en peux plus. Peut-être que c’est vrai après tout, j’en suis un. Je crois que je devrais retour­ner à la rue… Je ne l’ai jamais vue comme ça. Elle est com­plè­te­ment déses­pé­rée. Où est celle qui sou­hai­tait tel­le­ment s’en sortir, arrê­ter le krak, partir du Shelter, revoir ses enfants. Dans chaque phrase qu’elle pro­nonce, la bles­sure d’avoir perdu toute dignité, de se sentir une moins que rien, se res­sent. Ses yeux bais­sés se per­dent dans le trot­toir qui défile sous nos pas empres­sés. Que répon­dre à son déses­poir ? Son cri amer ? Je tente de la conso­ler, lui prend le bras, essaye de trou­ver quel­ques mots qui lui ren­dent sa gran­deur. Je tente comme je peux de la rejoin­dre dans son cri. Bien que je per­çoive aussi mon inca­pa­cité à la com­pren­dre vrai­ment. Je l’écoute donc sim­ple­ment en mar­chant, la gui­dant vers quelqu’un qui, je sais, la com­pren­dra. Nous pas­sons enfin la grande porte et entrons dans l’église. Les lec­tu­res… Mon amie a tou­jours la tête bais­sée, fermée sur elle-même. L’Évangile… le sermon… Je sens Gloria à côté de moi qui se détend, qui écoute atten­ti­ve­ment chaque parole. La com­mu­nion… Je tourne la tête, Gloria sourit de nou­veau ! Silencieusement les yeux fermés. Elle n’est plus la même à la fin de la messe ; ou plutôt elle est rede­ve­nue elle-même. Dès le der­nier chant fini, elle se remet à me parler, et m’emmène s’age­nouiller devant la Vierge. Elle parle, elle parle, elle ne peut plus s’arrê­ter. J’aime­rais tel­le­ment me sou­ve­nir de ses mots exacts, pour­tant ils m’ont mar­quée ! Elle est Marie-Madeleine même ! Gloria a connu la rue, l’alcool, la drogue, le Shelter, la vio­lence… et je n’ai jamais vu une femme avoir autant cons­cience du pardon ! Elle regrette, elle veut s’en sortir, elle est plus que per­sua­dée que Dieu l’aime malgré tout, elle veut retrou­ver toute sa dignité, pour ses enfants, pour Dieu. Et elle pleure au pied de la Vierge, avec la Vierge. Et elle rit aussi, elle sourit de la cons­cience que Dieu l’aime.

Tous ces mots – pardon, misé­ri­corde, amour sans mesure – ces concepts pres­que par­fois, que j’ai tou­jours enten­dus, de manière loin­taine, sans tou­jours vrai­ment les com­pren­dre, parais­sent alors s’incar­ner avec Gloria qui semble, elle, pro­fon­dé­ment les vivre. Sa foi est com­plè­te­ment incar­née… Je ne sais pas com­ment dire en fait, pardon pour mes pau­vres mots, mais c’est vrai que cette femme m’inter­pelle com­plè­te­ment. Elle allie la souf­france et la joie avec une telle sim­pli­cité, elle s’aban­donne com­plè­te­ment. Elle n’a rien. Et elle remer­cie. Je me sens petite.

Lundi j’ai fait une autre ren­contre tout aussi belle et inat­ten­due. La ren­contre inat­ten­due avec Henri Matisse. Pendant une jour­née de repos, je déci­dais de partir courir les rues de Manhattan, pren­dre un bol de gratte-ciel, et sur­tout visi­ter un peu ce fameux MET, le Louvre local, en quel­que sorte. J’avais jus­te­ment repéré une expo­si­tion de Matisse titrée “In search of true pain­ting” (‘A la recher­che de la vraie pein­ture’) Le titre déjà m’intri­gue. Et me voilà déam­bu­lant pen­dant deux heures entre ses toiles colo­rées, ses écrits, ses natu­res mortes mais sur­tout ses visa­ges. Je ne m’atten­dais pas à com­pren­dre d’autant mieux la réa­lité du quar­tier de Brooklyn grâce à une expo­si­tion d’art dans un buil­ding à Manhattan ! Je suis étonnée par la recher­che de sim­pli­fi­ca­tion de l’artiste, il reprend ses visa­ges à plu­sieurs repri­ses, mul­ti­plie les plan­ches à la recher­che de la “true pain­ting”. L’artiste refait dix fois un cro­quis par­fois très peu dif­fé­rent, mais “for me it is always new” écrit-il (Pour moi c’est tou­jours nou­veau). Ses pen­sées m’inter­pel­lent, me voilà à reco­pier quel­ques cita­tions prises à la volée dans les livres pro­po­sés : “Il faut, écrit-il, garder la fraî­cheur de l’ins­tinct”, “regar­der toute la vie avec des yeux d’enfant”. Il appro­che la réa­lité comme un enfant, il va à l’essen­tiel, il s’émerveille. "Tendre au dépouille­ment plutôt qu’à l’accu­mu­la­tion des détails, choi­sir (…) la ligne qui se révé­lera plei­ne­ment expres­sive, et comme por­teuse de vie." Et pour­tant, en contraste avec cette recher­che de sim­pli­cité, ses pein­tu­res sont un jaillis­se­ment de cou­leurs sub­ti­les, comme pour révé­ler la com­plexité inté­rieure. "Le carac­tère d’un visage des­siné ne dépend pas de ses diver­ses pro­por­tions mais d’une lumière spi­ri­tuelle qu’il reflète". Matisse recher­che l’essen­tiel, mais sur­tout il recher­che la beauté là où on ne la voit pas tou­jours. “Il y a des fleurs par­tout pour qui veut bien les voir”, je ter­mine l’expo­si­tion sur ces der­niers mots attra­pés dans un livre de la bou­ti­que : Jazz.

De retour dans le quar­tier, les cou­leurs et les mots de Matisse me pour­sui­vent.
Et la semaine de même se pour­suit…
Le café d’après déjeu­ner avalé, les clefs en poche, les 1 000 post-it avec les adres­ses et étages rapi­de­ment crayon­nés, nous enfi­lons quel­ques cou­ches de mul­ti­ples écharpes, chaus­set­tes, pulls, man­teaux, gants, bottes, bon­nets, cache-nez… Je crois qu’on a tout ! Il est 14 h 30, Pia et moi, embal­lées au maxi­mum, sommes fin prêtes pour défier le froid ! Nous nous diri­geons vers l’hôpi­tal d’abord à quel­ques rues de la maison. Mais qui dit hôpi­tal dit… Nicky  ! La Maman du quar­tier ! Derrière son stand de Hot-Dog. Je crois qu’au niveau embal­lage, Nicky nous bat tous. C’est une petite femme grec­que, d’une bonne qua­ran­taine d’années, toute ronde, enve­lop­pée dans ses sweets et bon­nets, mais qui déploie tou­jours son immense sou­rire quand on arrive. Après un énorme hug (for­cé­ment !), nous nous posons der­rière sur le garde-boue de son stand à rou­let­tes ou sur sa chaise appor­tée. Si on refuse le hot-dog qu’elle nous offre imman­qua­ble­ment, c’est en man­geant des caca­huè­tes qu’elle nous raconte. How are you sweet heart ? You are sure you don’t want a hot-dog ? How are the other girls (la com­mu­nauté). Bien que la conver­sa­tion soit sou­vent coupée, un salut aux per­son­nes sans abri du trot­toir d’en-face, d’un pas­sant qui s’arrête ache­ter pour $2 son hot-dog et un soda, un “hey dar­ling” à un ami qui passe, Nicky nous raconte sa semaine et sa vie. Les fac­tu­res dures à payer, son mari épousé à qua­torze ans, celui qui ne peut plus main­te­nant tra­vailler pour raison de santé, vendre des hotdog moel­leux dans ce froid sec qui dure. “It is hard, Honey ” (C’est dur, chérie) dit-elle. Mais d’un coup, Nicky part dans son rire cha­leu­reux, nous serre contre elle, offre un hot-dog au home­less (sans-abri) qui passe, nous raconte les der­niers potins du coin, nous assure qu’elle va prier pour notre ami de l’hôpi­tal, demande des nou­vel­les de tout le monde. Il n’y a pas besoin de prou­ver grand-chose pour se faire adop­ter par Nicky. De toute façon, elle t’aime !

Se poser avec Nicky, c’est sentir la rue,
L’écouter pour qu’elle dépose peut-être quel­ques mor­ceaux de son far­deau,
Rendre le froid un peu moins froid parce qu’on le par­tage à trois,
Se réchauf­fer de ses hugs et de ses rires,
Ouvrir des caca­huè­tes,
S’ins­pi­rer de son amitié spon­ta­née,
Finalement la quit­ter et se sur­pren­dre à tou­jours sou­rire quel­ques minu­tes après.
Une fleur de la rue !

Nous pas­sons les gran­des portes vitrées de l’hôpi­tal. “Hi girls !”. L’hôtesse d’accueil com­mence à nous connaî­tre, voilà un mois que nous venons plu­sieurs fois par semaine visi­ter Saverio. Ce vieil ami du Point-Cœur, bien avant que j’arrive, n’est pas si âgé. Mais depuis la mort de sa mère avec qui il a vécu toute sa vie, il ne sou­haite que la rejoin­dre. Un très léger sou­rire perce sur ses lèvres quand nous entrons dans la cham­bre d’hôpi­tal, mais tout de suite il se plaint, ordonne mille petits ser­vi­ces, veut sortir de l’hôpi­tal, qu’on lui gratte le dos, il ne veut pas manger… Rien ne va ! Même la courte prière que nous disons ensem­ble n’apaise pas cet homme si reli­gieux. Ses com­plain­tes m’irri­tent, ses ordres m’énervent. Il est tout seul dans cet hôpi­tal, sans famille, mais nous venons le visi­ter pres­que tous les deux jours et lui nous accueille mal, ne semble pas vou­loir guérir : je crois que c’est ça le plus dur. Et il nous prend pour des ser­vi­teurs.
Serviteurs…
Soudain je prends cons­cience de la réac­tion inverse de Pia avec qui je suis venue en visite. Elle garde le sou­rire, répond à ses ordres. Et sur­tout dans ses yeux, Pia garde ce regard très tendre. Dans ses yeux, j’ai l’impres­sion que Saverio est la per­sonne qu’elle pré­fère sur terre. Elle a com­pris. Elle com­prend que cette dureté chez Saverio n’est pas méchan­ceté mais un cri de détresse, de soli­tude, de dou­leur. En fait, je crois qu’elle aime vrai­ment Saverio. Et sur­tout, elle l’aime au-delà de l’attente de tout retour. Et moi qui réagis don­nant-don­nant. OK !! I got it ! C’est donc ça la gra­tuité de l’amour ! Aujourd’hui Saverio est décédé. Lors de ma der­nière visite, il ne pou­vait plus parler mais il a souri à plu­sieurs repri­ses.
Je pense qu’il est parti en paix.
Bon, je m’arrête là…

Merci encore de par­ta­ger ainsi cette mis­sion ! Merci aussi de vos nou­vel­les ! Je vous porte tou­jours pré­cieu­se­ment dans ma prière ainsi que les inten­tions que vous confiez. Et gardez-moi bien dans la vôtre chers par­rains ! Et eux sur­tout, ces amis, je vous les confie aussi. Oh, peut-être puis-je juste vous donner quel­ques nou­vel­les de Bobby dont je vous ai parlé la der­nière fois. Nous sommes allés, avec Pia (tou­jours !), le voir pour regar­der le super­ball devant son vieil écran. C’est en quel­que sorte la coupe du monde locale… Je n’ai pas com­pris toutes les règles mais c’était un bon moment avec lui ! Il n’a rien perdu de toute sa déli­ca­tesse. La vieille de mon anni­ver­saire, il a appelé à la maison pour me le sou­hai­ter, pour être sûr, dit-il, de ne pas inter­rom­pre les appels du len­de­main ! Mais ça ne l’a pas empê­ché de rap­pe­ler le len­de­main… Touchant ! Ses pieds sont tou­jours dou­lou­reux, mais on espère qu’il va pou­voir se dépla­cer pour un déjeu­ner à la maison. Cela signi­fie­rait beau­coup pour lui et pour nous. Certains m’ont demandé des nou­vel­les de Tamara. Oh gardez-la bien dans vos priè­res aussi. Si son séjour au Shelter n’est appa­rem­ment que dégra­da­tions d’elle-même, c’est tou­jours avec joie lorsqu’on se retrouve. Quel contraste entre ce qu’elle fait, le milieu qui l’embar­que sur les trot­toirs, et pour­tant son inno­cence et sa joie simple, sa soif d’affec­tion dès qu’elle nous revoit…
Oui, oui, je m’arrête !

À bien­tôt !

Chloé


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