• 24 octobre 2013
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Lettre de Hugues, fin de mission à Naples

Hugues et Pascalina, une amie du Point-Cœur

Le temps est venu de vous envoyer les der­niè­res nou­vel­les de ma mis­sion à Naples. Il est très dif­fi­cile pour moi d’accep­ter que ma mis­sion soit finie. C’est comme un grand sou­la­ge­ment et à la fois un sen­ti­ment de ne pas avoir fini ce que j’ai com­mencé. Vous écrire aujourd’hui me demande un grand effort de concen­tra­tion, d’accep­ta­tion, d’humi­lité peut-être. Faire un bilan sur sa mis­sion n’est pas choses facile, cela exige de pren­dre cons­cience de ce qui m’a été donné au quo­ti­dien que j’ai eu ten­dance à oublier par­fois.

Je tiens pre­miè­re­ment à vous remer­cier, car la pre­mière chose qui m’a été donnée avant de partir fut votre confiance en moi, peut-être en Dieu fina­le­ment car c’est Lui qui a voulu que je prenne ce temps de qua­torze mois pour vivre avec Lui, en étant son pauvre ser­vi­teur. Vous avez sou­tenu ce temps qui je crois fut le plus beau de ma vie, le plus dur aussi. Sachez que je vous por­te­rai encore long­temps dans mes priè­res, je deman­de­rai chaque jour au Seigneur de vous rendre au cen­tu­ple ce que vous avez donné. Je prends cons­cience aujourd’hui, en jetant un regard en arrière, que sans votre aide je serais passé à côté de quel­que chose d’essen­tiel pour mon futur. Je n’avais aucune moti­va­tion en ter­mi­nale, sauf celle de partir et chan­ger. Changer de manière de vivre, sans avoir la ten­ta­tion sans arrêt de fuir la réa­lité, en se réfu­giant dans des méde­ci­nes peu conseillées pour ne pas faire face aux dif­fi­cultés de la vie. Vous m’avez donné cette oppor­tu­nité. Cette année est désor­mais finie.
Ce temps de prière, de vie de com­mu­nauté, de visite dans les famil­les les plus pau­vres, les plus détrui­tes, les plus souf­fran­tes, les plus sim­ples mais aussi les plus joyeu­ses, les plus riches humai­ne­ment… m’a permis de contem­pler, d’appren­dre, de m’oublier un peu pour mieux pren­dre cons­cience de moi-même, de ma pau­vreté face aux épreuves, et sur­tout de ne pas oublier que c’est le Seigneur qui agit et que nous ne sommes rien de plus que des outils.
Ici la vie conti­nue ; nous avons eu la fête de la “Madonna del Rosario” der­niè­re­ment ; Ce fut vrai­ment beau encore une fois. Je crois vous l’avoir décrite dans ma pre­mière lettre. Cela com­mence par une pro­ces­sion dans les rues avec la statue de la Madone. Nos amis du quar­tier vien­nent, mar­chent der­rière et prient. Des gens sur leur balcon des­cen­dent un seau dans lequel ils met­tent de l’argent, pour faire un don et deman­der de l’aide. En la voyant passer, beau­coup de femmes se met­tent à pleu­rer.
Avant de suivre Alberic et Laure qui ont quitté la mis­sion il y a déjà trois mois, j’ai eu la joie d’accueillir la nou­velle com­mu­nauté. Ce n’est pas chose facile mais c’est beau. Il y a Maxime, un sémi­na­riste fran­çais, Juliano qui est venu de Roumanie après avoir fait une mis­sion en Équateur, Agnese qui est venu d’Autriche pour fonder un nou­veau Point-Cœur sur l’Île de Procida avec Éric et Sophie deux Français, et enfin Agneska qui est arrivé cette semaine de Pologne. La diver­sité dans la com­mu­nauté apporte une grande richesse. Même si le fran­çais a cette ten­dance à croire que tout est mieux dans son pays, il se trouve dépourvu d’appren­dre beau­coup de ses frères et sœurs étrangers. Chaque Ami(e) des enfants est arrivé(e) avec son carac­tère, ses défauts, ses qua­li­tés. Il faut tout accep­ter et regar­der les consé­quen­ces. Cela nous ouvre de nou­vel­les portes. Telle per­sonne de notre quar­tier, que nous n’avons jamais pu appro­cher, s’appro­chera plus faci­le­ment de tel ou tel nouvel Ami des enfants.
Pour moi, c’est donc aussi une joie de lais­ser le Point-Cœur, et nos amis, car ils sont entre de bonnes mains. Voir les enfants et même les adul­tes s’atta­cher aussi rapi­de­ment aux nou­veaux volon­tai­res est une conso­la­tion immense. Cela me fait pren­dre cons­cience que je n’aban­donne pas nos amis d’Afragola mais les confie. Que les ami­tiés se font avec Points-Cœur et non pas avec un volon­taire.

Cher par­rains, cet été pour moi, fut par­ti­cu­liè­re­ment dif­fi­cile. La cha­leur qui m’empê­chait de dormir, en consé­quence la fati­gue pen­dant les jour­nées et donc le moral un peu à zéro. Le fait de quit­ter la mis­sion y fut aussi pour quel­que chose. Mais… il y a une semaine, une dame assez jeune est arri­vée à la maison. Lorsque je l’ai aper­çue chez nous, j’ai demandé à une de mes sœurs de com­mu­nauté qui elle était ? On me répon­dit que c’était une maman de trois enfants qui était arri­vée le soir chez elle et avait vu son mari avec une autre dame. Son mari lui a gen­ti­ment demandé de quit­ter la maison rapi­de­ment car ce der­nier ne pou­vait vivre avec deux femmes. Chiara s’est retrouvé du jour au len­de­main reje­tée de celui qui était le plus impor­tant dans sa vie, sans maison et lieu pour dormir. Sa mère l’a accueillie durant deux mois avec ses enfants, puis elles se sont dis­pu­tées et Chiara a dû quit­ter la maison de nou­veau et confier ses enfants à son mari. Elle est donc allée parler au prêtre de notre paroisse qui nous a demandé de l’aider. Chiara est donc venue vivre avec nous le temps de trou­ver une solu­tion. Pour ma part, je n’osais pas trop lui parler, mais le soir après la messe quelqu’un m’a demandé de rame­ner Chiara à la maison, et ce soir-là je devais pré­pa­rer le repas. Chiara m’a donc pro­posé de m’aider, et voilà que nous sommes partis ache­ter quel­ques ingré­dients pour faire des pizzas. À la maison, pen­dant que nous fai­sions les pizzas, je voyais une joie sur le visage de Chiara qui ne man­quait pas de chan­ter, de faire de l’humour tout en mani­pu­lant la pâte à pizza comme un chef. Je lui deman­dai alors de m’appren­dre et elle le fit avec beau­coup de patience. Car cui­si­ner avec quelqu’un qui mange tous les mor­ceaux de pâte qui dépas­sent peut être un peu déses­pé­rant. Aujourd’hui Chiara est encore à la maison et devrait avoir un entre­tien d’embau­che dans les jours qui vien­nent. C’est un peu un mira­cle lors­que l’on remar­que le peu de gens qui arri­vent à trou­ver un tra­vail ici.

Pour moi ce fut incroya­ble de ren­contrer Chiara qui s’est très rapi­de­ment mise dans la vie de la com­mu­nauté. Faire la cui­sine, le ménage dans la maison, les priè­res en com­mu­nauté… dormir dans une cham­bre avec trois autres per­son­nes, par­ta­ger nos repas, aider Vicky pour le sou­tien sco­laire… Comme si elle était là depuis des mois. Une après midi, je fai­sais mon ado­ra­tion, puis elle est entrée dans la cha­pelle et m’a demandé si je vou­lais bien prier le cha­pe­let avec elle. Alors nous avons prié la Sainte Vierge Marie pour elle, ses enfants, son mari et notre com­mu­nauté. Sa pré­sence m’a redonné beau­coup d’espé­rance en Dieu, en l’homme. L’exem­ple de Chiara nous montre que l’on peut perdre ce qu’il y a de plus cher, une struc­ture dans laquelle nous sommes heu­reux peut s’écrouler, mais la vie n’est pas perdue. Il reste Dieu. Il nous reste tou­jours des ins­tru­ments pour recons­truire quel­que chose.

Durant la mis­sion, il m’est arrivé plu­sieurs fois de dire à nos amis de ne pas perdre cou­rage face aux dif­fi­cultés car Dieu est pré­sent et nous devons lui faire confiance. Peut-être que dans la situa­tion de ces gens, j’aurais eu beau­coup moins de cou­rage que la plu­part d’entre eux. J’aurais déjà déses­péré. Plusieurs de nos amis, m’ont donné de bonnes leçons lorsqu’ils nous racontaient toute leur vie pleine de souf­france et qu’à la fin ils ajou­taient “che sia fatta la Sua volontà” “que soit faite Sa volonté” en par­lant de Dieu. Encore aujourd’hui je ne com­prends pas d’où vient cette force de garder la Foi et l’Espérance dans les moments les plus durs. Pourquoi les gens se bat­tent pour conti­nuer de vivre quand tout autour d’eux se détruit ?

Il y a moins d’une semaine, je suis passé chez Rosa, une dame dont je vous ai déjà parlé dans les pré­cé­den­tes let­tres, et je lui deman­dais com­ment elle allait. “Très bien, comme tu le sais, à cause de mon infec­tion à la bouche, je me fais reti­rer deux dents chaque semaine, cela m’empê­che de dormir et ce matin le den­tiste m’a dit qu’il ne m’enlè­ve­rait pas les der­niè­res dents si je ne payais pas 1 100 euros pour me mettre une pro­thèse. Ugo : où puis-je trou­ver cet argent alors que mon employeur ne me paie pas depuis trois mois, que j’ai six mois de retard sur les fac­tu­res d’eau et d’électricité (cela revient à 700 euros). Cette nuit encore, les jeunes de la place sont venus m’insul­ter et quand je suis sortie, ils m’ont envoyé pleins de déchets et de pier­res sur mes murs, ils auraient pu casser les fenê­tres. Ils me mena­cent sans raison. Je ne com­prends pas pour­quoi le Seigneur m’envoie tout cela à moi. (...) Le jour où nous com­pren­drons que nous souf­frons un cen­tième de ce que Jésus a souf­fert sur la croix, ça sera peut-être plus facile d’accep­ter”.

Je croyais conso­ler Rosa, qui souf­fre aussi beau­coup à cause de son mari qui n’est pas normal et ses enfants qui sont inte­na­bles. Finalement c’est elle une fois de plus qui m’a consolé en me mon­trant que la vie conti­nue. Elle se bat pour ses enfants, pour ceux qu’elle aime, et nous donne, sans le savoir, une leçon de vie.

Chers par­rains, amis et famille, encore un grand merci pour cette expé­rience que vous m’avez permis de vivre. J’espère vous revoir bien­tôt. En atten­dant je conti­nue de vous porter dans mes priè­res.

Avec toute mon amitié.

Hugues


Hugues et les enfants au cours de voile ! Maxime, Hugues, Albéric, Agniezka et Laure
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