• 11 avril 2013
fr

Lettre de Simon, au Chili : Vladimir et autres amis du Point-Cœur.

Valparaiso, Chili

Dans cette lettre, j’aime­rais sur­tout vous pré­sen­ter un grand ami, Vladimir.

Vladimir a trente-huit ans, il est maître-électricien. Il n’a jamais de tra­vail fixe, ce sont tou­jours des petits bou­lots par-ci par-la. Vladimir est aussi sous l’emprise de la drogue ; il y a quel­ques années, il dor­mait dans la rue en men­diant quel­ques pesos pour ache­ter une dose. Il fut long­temps le comp­ta­ble d’un des tra­fi­quants les plus impor­tants de Porvenir, puis il est tombé lui aussi. C’est sou­vent effrayant quand il nous raconte cer­tai­nes anec­do­tes de son ancienne vie, de ce qu’est la réa­lité du monde de la drogue, du trafic, etc.
Il y a cinq ans, quand il était au plus bas, quand déjà il avait touché le fond et qu’il y dor­mait chaque nuit, quand il était tel­le­ment déses­péré, il demanda à Dieu de lui envoyer un signe, juste un signe, un tout petit signe pour lui mon­trer qu’il y avait de l’espé­rance, qu’Il exis­tait vrai­ment, qu’Il était vrai­ment là. Je ne me sou­viens plus si c’était une ques­tion d’heure ou de jours mais le signe n’a pas tardé. C’était Alejandra le signe, avec Vicente qui ont frappé à sa porte. La pre­mière ren­contre fut très impor­tante pour lui. Je crois pou­voir dire qu’avec ce début d’amitié, c’était aussi le début d’une nou­velle vie pour lui, d’une page si lourde qui se tour­nait. Puis petit à petit, Vladi nous a accom­pa­gnés à la messe chaque jour, nous accom­pa­gnait à la maison. Il nous deman­dait d’aller le cher­cher, de pres­que le forcer à nous accom­pa­gner pour qu’il ne reste pas seul à se mor­fon­dre dans les ten­ta­tions. Avec le temps, il décida de faire sa confir­ma­tion et pris comme mar­raine Alejandra. Petit à petit, il a com­mencé à aller à la messe tout seul, à retrou­ver une dignité. Aujourd’hui, c’est pour le Point-Cœur un grand ami qui vit dans sa propre media agua et dont la situa­tion n’est plus com­pa­ra­ble à celle du passé. Au fond, je ne crois pas que ce soit un tra­vail machi­nal qui puisse tirer Vladi vers le haut. Vladi était ter­ri­ble­ment seul et aban­donné, repoussé. Si aujourd’hui il y a une amitié si forte avec lui, ce n’est pas parce nous fûmes des ‘machi­nes’ qui allè­rent le cher­cher tous les jours. Je crois plus que c’est l’amitié, la pré­sence de Dieu à tra­vers celle des volon­tai­res, l’amour que nous lui tenons.
Vladi lit beau­coup, il est pas­sionné par les livres. Il lit la Bible entre autres la nuit pour ne pas penser aux dro­gues. Souvent il vient au Point-Cœur pour nous deman­der un nou­veau livre, afin de le dévo­rer en peu de temps. Vladi a aussi un réel feu, une pas­sion très grande pour aider, pour le social. Il a aussi beau­coup d’humour, et beau­coup d’amour. Oui, il a beau­coup d’amour pour le Point-Cœur, pour les volon­tai­res. Depuis que je suis arri­vée, j’ai trouvé assez dur d’entrer dans une amitié avec lui, car il exige beau­coup de nous. Plusieurs fois, il nous l’a dit : je veux seu­le­ment votre amitié, votre amour. Je crois que lui sait plus que nous pour­quoi nous sommes ici, quelle est notre mis­sion. Alors il se déçoit et s’énerve quand il voit que nous la vivons mal, quand il sent que nous ne sommes plus aussi pro­ches de lui, que nous ne nous don­nons pas assez, que nous ne voyons pas les prio­ri­tés. Parfois il a aussi ses chutes, c’est tou­jours une amitié en forme de mon­ta­gne russe car il est marqué par son passé, par son enfance aussi. Mais cette amitié est donnée par Dieu, alors Vladi est tou­jours notre ami, quoi qu’il arrive. J’ai eu un jour l’occa­sion de parler lon­gue­ment avec lui. C’était sur une plage, nous avions orga­nisé une sortie avec quel­ques amis pour pro­fi­ter du beau temps d’été et d’une après-midi libre d’un diman­che. Nous sommes allés mar­cher ensem­ble. Moi j’avais déjà pensé à cette conver­sa­tion. À un moment, ce fut un pas impor­tant aussi de me dire que l’aimer, c’est de l’accep­ter comme il est et de ne plus avoir de « projet » sur lui, de ne plus le cri­ti­quer. C’est tel­le­ment facile d’être déçu, d’atten­dre plus, de se dire qu’il pour­rait faire un petit effort. Mais en fait non. Ce n’est pas ça l’amitié. Alors je crois que nous avons fait un grand pas dans l’amitié et nous avons parlé lon­gue­ment. C’était une très belle conver­sa­tion. Je garde dans mon cœur tout ce qu’il s’y est dit mais seu­le­ment je reste marqué par le sou­ve­nir de la paix, du pardon, d’une réelle misé­ri­corde par­ta­gée, d’une amitié authen­ti­que donnée où l’un par­donne à l’autre et ou la pro­messe est faite de tou­jours s’accep­ter comme on est, pauvre, avec ses fai­bles­ses et ses défauts, mais amis. Le défi est lancé, soyons amis avec la grâce de Dieu !

La deuxième petite anec­dote que j’aime­rais vous par­ta­ger, c’est avec les enfants du quar­tier. C’est encore tout frais, je l’ai vécue hier. Hier, j’étais de per­ma­nence. Donc c’est moi qui ani­mais les priè­res, qui cui­si­nais, qui m’occu­pais plus par­ti­cu­liè­re­ment de l’accueil de nos amis, de la maison en géné­ral. Mais celui qui est de per­ma­nence passe aussi son après-midi à jouer avec tous les enfants qui vien­nent, en com­men­çant tous ensem­ble à 15 h 00 par le cha­pe­let. Hier beauuuuuuuu­coup d’enfants sont venus et par­fois les enfants du quar­tier ne sont pas très sim­ples à gérer. Pour moi, le défi d’hier fut de pou­voir jouer tous ensem­ble. C’était mis­sion impos­si­ble mais moi je n’ai jamais fait partie du FBI, ni de la PDI (police d’inves­ti­ga­tion chi­lienne…), alors ça a été un peu com­pli­qué. Les enfants ont été vrai­ment durs et après trois heures de dif­fi­cultés pour essayer de jouer ensem­ble, à chan­ger de jeux, à essayer en vain qu’ils ne man­gent pas tous les œufs en cho­co­lat qu’il y avait dans la cui­sine (dont l’entrée est inter­dite), à sur­veiller où était notre ballon de foot­ball ou à véri­fier que les plus petits ne soient pas en train d’esca­la­der la bar­rière pour manger les figues du jardin d’enfant, sans parler d’autres dif­fi­cultés plus com­pli­quées encore ; je me suis senti un peu comme Vladi et j’ai demandé un signe à Dieu, afin de me redon­ner un peu de cou­rage, un peu d’espé­rance parce que je ne me sen­tais plus très bien en réa­lité. Mais rien, rien n’est venu. Alors vers 18 h 00, j’ai quitté les enfants pour passer un cer­tain temps à tout ranger et à tout net­toyer dans la maison. J’étais tout seul et un peu triste du résul­tat de ma per­ma­nence quand j’enten­dis une petite voix à l’autre bout de la porte : « alooo ! ». Il y avait trois tout-petits qui me regar­daient de l’autre côté de la bar­rière. « Tio, excu­sez-nous pour cet après-midi, nous n’avons pas été très sages avec vous. On est aussi venus pour vous donner une invi­ta­tion parce que diman­che c’est l’anni­ver­saire de John et nous avions envie que vous veniez le fêter avec nous. On va vous lais­ser l’invi­ta­tion, vous allez venir, hein ?! » Et puis nous avons encore parlé de tout et de rien durant quel­que temps. C’était très beau de voir Melisa avec ses deux petits frères, John et Dylan qui étaient venus jusqu’à la maison pour parler un peu avec moi et deman­der pardon. Au bout d’un moment, ils sont partis et quand déjà ils étaient loin, ils me firent quel­ques signes d’adieux et pour finir Melisa m’a crié : « pardon ! ». Je me suis senti vrai­ment très touché que ces enfants soient capa­bles d’actes si beaux. Ce fut un moment très par­ti­cu­lier pour moi, émouvant. Ils sont si riches, ces enfants si pau­vres. Tellement plus riches que moi, que je me retrouve touché par ce signe si petit et si grand de ces trois enfants. Je crois que, comme Vladimir, je n’ai pas été déçu du « petit signe ».

Simon


Revenir au début