• 29 août 2013
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Lettre de Sr Régine de New-York

Sr Régine lors d’une visite

Chers amis,

C’est tou­jours une joie de pou­voir vous rejoin­dre pour vous par­ta­ger quel­ques-unes de mes ren­contres et vous pré­sen­ter quel­ques visa­ges.

« Et la puis­sance de l’amour est grande comme une puis­sance de résur­rec­tion… »1

J’aime­rais com­men­cer par T. que le Point-Cœur de Bangkok accom­pa­gne depuis vingt ans et qui est décé­dée quel­ques semai­nes après ma der­nière visite en mars. Elle a eu une vie dif­fi­cile, rem­plie de bien des cris et de bien des drames. Ces der­niè­res années, sa santé a beau­coup décliné et elle était deve­nue aveu­gle. Un matin, avec Marie-Celeste nous sommes allées chez elle pour per­met­tre à N. sa fille cadette qui vit avec elle, de partir faire des démar­ches admi­nis­tra­ti­ves (elle ne vou­lait pas lais­ser sa maman toute seule). Lorsque nous arri­vons chez T., la situa­tion nous paraît bien dou­lou­reuse. Il y a du linge sale un peu par­tout, de la vais­selle sale, T. n’a pas pris de douche et n’a pas encore mangé… Nous nous par­ta­geons les tâches avec Marie Céleste, mais T. est très agitée et ne se calme que si l’une de nous s’assied auprès d’elle et lui prend la main. Tout à coup, je suis saisie par le fait que pour T. la situa­tion exté­rieure dans laquelle elle vit n’est pas ce qui compte, ce dont elle a besoin, ici et main­te­nant, c’est d’une pré­sence. Elle a besoin d’une main pour tenir la sienne, d’une voix fami­lière qui l’apaise, d’un tou­cher qui la ras­sure…

Récemment j’ai fait la même expé­rience auprès de C. qui vit non loin du Point-Cœur de Brooklyn. C. perd peu à peu la mémoire, elle ne sait plus quel jour nous sommes, si elle a mangé ou non… L’une de ses amies me demande de l’accom­pa­gner pour aller la visi­ter. C. nous ouvre la porte et son visage est comme celui d’un enfant rempli de gra­ti­tude pour la visite. Elle a reconnu son amie. Nous nous asseyons pour par­ta­ger un peu, mais par moments le regard de C. part dans le vide, elle semble comme absente. Son amie se rend dans la cui­sine et com­mence à faire un peu de ménage… C. lui demande : « Mais que fais-tu ? Ce n’est pas de cela dont j’ai besoin ! Ce que je désire, c’est que tu t’assieds là avec moi et que tu me parles ! »

Dans les deux cas, cha­cune de nos amies avait des besoins maté­riels bien concrets… Et pour moi, il est bien plus facile de pal­lier cette pau­vreté maté­rielle que d’accep­ter de rester juste à côté de nos amies, d’accep­ter de recueillir le cri de T. « Je ne veux plus vivre… Je suis fati­guée  », d’accep­ter de faire face au regard vide de C., de recueillir ses longs sou­pirs. Rester là tout près, offrir non pas notre savoir faire, notre énergie, mais notre per­sonne, nos mains, nos yeux, notre cœur…

Je n’ai pu m’empê­cher de faire un paral­lèle avec la prière… Combien de fois, au cours de l’ado­ra­tion, nous cher­chons à faire, à expli­quer à Dieu ce qui ne va pas, à lire de bons textes… Nous cher­chons à amé­lio­rer notre aspect exté­rieur pour plaire à Dieu, à net­toyer notre cœur pour le rece­voir (et je ne dis pas que cela n’est pas bon…) Mais peut-être que Jésus, tout comme nos deux amies, nous dit tout bas : « Tout ce que je veux, c’est que tu sois là. Regarde-moi ! Tiens-moi la main ! Ô com­bien j’ai besoin de ta conso­la­tion !  » Après tout, le plus aban­donné, le plus pauvre, n’est-ce pas Lui ?

Une troi­sième ren­contre me vient à l’esprit… Tous les jeudis après-midi, nous nous ren­dons dans un foyer qui accueille des femmes en dif­fi­culté. Alors que je ser­vais le café aux unes et aux autres, S. m’inter­pelle et me demande : « Est-ce que tu as une Bible ?  » Je lui réponds que non, mais je vais voir si je peux en appor­ter une la semaine pro­chaine. Je m’apprê­tais à conti­nuer le ser­vice du café, quand elle me dit que les autres filles (Mélanie, Pia et Chloé) par­lent toutes avec quelqu’un, et elle aussi aime­rait que quelqu’un s’assied auprès d’elle. «  Sister, s’il te plaît, prend cette chaise là-bas et inté­resse-toi à ma vie. Moi aussi j’aime­rais que quelqu’un cher­che à me connaî­tre mieux… » À la fin de notre ren­contre, elle me dit : « Sister sur­tout n’oublie pas : 1. Prie pour moi ! 2. Appelle-moi ! 3. Si je ne réponds pas, laisse un mes­sage ! »

Il faut du temps pour que fon­dent les cœurs…

Je vou­drais encore vous parler de J. que nous avons ren­contrée, il y a six mois. Chaque diman­che nous allons appor­ter la com­mu­nion aux per­son­nes mala­des et l’une de ces per­son­nes nous a recom­mandé d’aller voir J. qui ne peut plus sortir de chez elle mais qui, avant, était très active dans la paroisse. La pre­mière ren­contre ne fut pas des plus faci­les. J. nous laisse entrer, mais se montre bien méfiante. Nous avions cinq minu­tes, « chrono en main », pour donner la com­mu­nion à J., puis il nous fal­lait partir pour la lais­ser se repo­ser. Son visage était bien fermé et le ton de sa voix loin d’être doux. Mais en regar­dant la pièce dans laquelle elle passe ses jour­nées rem­plies d’affai­res et de pous­sière… en com­pre­nant que les seules per­son­nes qui lui tien­nent com­pa­gnie sont ses deux aides à domi­cile qui se relaient pour pren­dre soin d’elle (après 9/11, J. a déve­loppé une mala­die res­pi­ra­toire grave), je n’hésite pas à lui offrir mon sou­rire et à l’assu­rer que nous revien­drons la semaine pro­chaine… Les visi­tes se sont enchaî­nées avec tou­jours une cer­taine dureté, mais aussi des moments de lumière, jusqu’au jour où J. a dû être hos­pi­ta­li­sée et est restée trois mois en soins inten­sifs ! Même là, elle m’a plu­sieurs fois «  envoyée balader » me disant que ce n’était pas le bon moment pour venir la voir ! Elle était occu­pée ! En soins inten­sifs ! Je conti­nuais à venir et sur­tout à confier à Marie cette âme si bles­sée et si assoif­fée d’amour. Tout dans son com­por­te­ment me disait « Aimes-moi !  » Finalement J. est placée en maison de conva­les­cence et par mira­cle, nous arri­vons juste à temps à l’hôpi­tal pour écrire sur un bout de papier la nou­velle adresse. Lors de notre pre­mière visite dans son nou­veau lieu de vie, J. nous regarde avec de grands yeux et nous dit « Ça alors vous m’avez trou­vée ! » Depuis, elle se réjouit vrai­ment de nos visi­tes, elle nous raconte peu à peu son his­toire et se laisse tou­jours plus tou­chée par notre amitié. Dernièrement, elle nous a dit : « Merci de m’aimer ainsi ! »

Je vous laisse avec ces mots du pape François : «  À l’homme qui souf­fre, Dieu ne donne pas un rai­son­ne­ment qui expli­que tout, mais il offre sa réponse sous la forme d’une pré­sence qui accom­pa­gne, d’une his­toire de bien qui s’unit à chaque his­toire de souf­france pour ouvrir en elle une trouée de lumière. Dans le Christ, Dieu a voulu par­ta­ger avec nous cette route et nous offrir son regard pour y voir la lumière. 1 »

Avec toute mon amitié.

Sr Régine

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1 : Encyclique du Pape François, Lumen Fidei.


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