• 28 août 2013
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Lettre de Suzanne à Berlin

Ruth et Lisa ©Rebekka Heim

4 ans à Berlin ! 4 ans où j’ai appris à aimer cette cité d’his­toire et ses habi­tants si divers ; capi­tale d’un pays à l’économie flo­ris­sante et capi­tale de l’art alter­na­tif, lieu d’his­toire et lieu de fêtes… Mais au-delà de toutes les idées que l’on peut avoir sur Berlin, j’ai appris peu à peu à donner à cette ville maints visa­ges, des visa­ges tous dif­fé­rents, les visa­ges de mes amis.

I. Berlin, die grosse graue Stadt (Berlin, la grande ville grise)

Cette phrase, mon frère la reconnaî­tra ! Même si Berlin est loin d’être grise ! Berlin c’est une ville avec des lacs et des forêts jusqu’au cœur de la ville. Quand on est à Berlin, une des pre­miè­res ques­tions que l’on nous pose est « aimes-tu Berlin ?  ». Je n’ai jamais vécu dans un lieu où la ville elle-même prend tant de place. Peut-être parce qu’elle a été le témoin pri­vi­lé­gié de l’his­toire du 20ème siècle, une his­toire qui reste appo­sée comme une marque sur chacun de ses murs : peu de bâti­ments ont plus de 70 ans et pour cause 70% de Berlin a été détruit en 1945 ; il n’y a que deux col­li­nes à Berlin, elles sont faites des gravas de la guerre ; dans pres­que chaque rue, on trouve des petits pavés dorés qui nous disent sobre­ment les noms et dates des juifs dépor­tés ; par­tout des mémo­riaux nous rap­pel­lent que les alle­mands font profil bas…
C’est aussi une ville qui attire en foules des jeunes, des étudiants, des artis­tes avides de trou­ver un lieu où vivre libre. Des squats fleu­ris­sent abri­tant des com­mu­nau­tés de jeunes qui veu­lent retrou­ver un art ori­gi­nal. Pour l’ins­tant ce sont sou­vent des lieux de grande pau­vreté, l’argent allant rare­ment de pair avec un art nou­veau. Alors on voit dans Berlin des jeunes avec des coif­fu­res démo­dées, des pan­ta­lons à fleurs et des chaus­su­res cirées, sur des vélos trop vieux, une gui­tare dans le dos… Et les mêmes qui peu­vent vous parler avec enthou­siasme de l’agri­culture bio­lo­gi­que se retrou­vent la nuit dans des caves désaf­fec­tées pour jouer en impro­vi­sa­tion du free-jazz (il faut enten­dre par là une sorte de musi­que rela­ti­ve­ment inau­di­ble, ou chacun fait crier son ins­tru­ment dans l’espoir de trou­ver l’har­mo­nie). Un jour, mon frère de pas­sage à Berlin me disait « Berlin c’est une ville où il n’y a pas de sens et où chacun en est cons­cient.  » Je ne sais pas si c’est vrai, mais je crois que c’est ce qui me touche beau­coup ici cette soif de vérité, cette soif de retrou­ver un sens… Bien que ce soit une ville athée (60% d’athées) c’est une ville pro­fon­dé­ment reli­gieuse parce qu’il y a tant de gens qui sont là expres­sé­ment à la recher­che de la liberté, à la recher­che du bon­heur, à la recher­che d’un sens… Bien sûr, je vous parle ici d’une petite partie de la popu­la­tion ber­li­noise, il y a nombre d’alle­mands plus clas­si­ques, qui se défi­nis­sent tou­jours comme étant de l’est ou de l’ouest, beau­coup d’émigrés aussi (j’ai pu me remet­tre avec joie au rou­main et le quar­tier dans lequel nous vivons est à 50% turc)… Mais il me semble que tous sont tou­chés par cette ambiance ber­li­noise, par cette soif de liberté.
Pour plus de pré­ci­sion : je vis dans le quar­tier de Neukölln (quar­tier de jeunes et d’émigrés), dans un appar­te­ment au bord d’un canal dans une com­mu­nauté de 6 per­son­nes. Père Jean-Marie, 34 ans, qui est comme moi pré­sent depuis la fon­da­tion et tra­vaille comme aumô­nier dans un hôpi­tal du centre de Berlin, lieu qui nous permet beau­coup de très belles ren­contres. Alexis, 31 ans, per­ma­nent Points-Cœur qui était long­temps en Amérique du sud et qui tra­vaille actuel­le­ment à la dif­fu­sion de l’œuvre Points-Cœur en Allemagne. Rebekka, 23 ans, pour l’ins­tant unique per­ma­nente Points-Cœur d’ori­gine ger­ma­ni­que, étudiante en ergo­thé­ra­pie. Mattia, 21 ans, étudiant en méde­cine et ita­lien. Ken, 28 ans, chi­nois de Hong Kong et qui apprend l’alle­mand en vue d’étudier la poli­ti­que ici. Sans ces 5 per­son­nes, rien de tout ce que je fais ici ne serait pos­si­ble ! Ma vie ici est ryth­mée par la prière, cœur de notre vie, le tra­vail (je tra­vaille pour la com­mu­ni­ca­tion de l’œuvre Points-Cœur dans le monde) et les visi­tes diver­ses et variées dont j’aime­rais main­te­nant vous parler.

II. Une paroi ver­ti­cale et deux amis

Je pense que ma prin­ci­pale mis­sion ici est d’être un cher­cheur d’or : être témoin de la beauté de nos amis pour la leur redon­ner à voir. Nous avons ici deux très bons amis : H. et J., jeune couple d’artis­tes. Lui joue Bach, Messiaen ou Arvo Pärt à la gui­tare électrique et elle, elle expli­que la nature à des grou­pes d’enfants et fait des bou­cles d’oreilles en ori­gami. Autant vous dire que la vie n’est pas très simple tant au point de vue finan­cier que pour les repè­res. Pourtant il y a quel­ques semai­nes ils nous ont pro­posé d’aller faire un week-end d’esca­lade dans le sud de Dresde. J’y suis allée avec Alexis. Vous auriez dû voir com­ment ils se sont mis à notre ser­vice pour conduire nos pas hési­tants et nous per­met­tre de com­bat­tre la pesan­teur, pour nous mon­trer la beauté des parois rocheu­ses, pour pré­pa­rer les repas dans notre petit cam­pe­ment. Et en se don­nant ainsi tout sim­ple­ment ils retrou­vaient l’unité entre eux qui leur fait tant défaut dans la vie chao­ti­que de Berlin…

III. Une vieille femme qui m’a appris la gra­ti­tude

Chaque samedi, je vais visi­ter une maison de retraite non loin de chez nous avec Rebekka. Une belle maison, propre et claire avec 5 étages et peut-être 40 per­son­nes par étage… Il y a le pre­mier où Mme B. tri­cote à lon­gueur de jour­née des chaus­set­tes pour le marché de Noël et pour, nous dit-elle « ne pas deve­nir folle dans cet asile où chacun res­sasse ses idées en atten­dant de mourir ». Il y a le 2e étage où est Rosie, alitée depuis sa nais­sance et qui est pour­tant la seule à nous deman­der à chaque fois avec un gentil sou­rire et un réel inté­rêt « Et qu’avez vous fait cette semaine ? Qu’est-ce que vous allez manger à midi ? ». Il y a le 3e étage où vivait Wladislaus, soli­taire, sans famille et sans amis dans sa cham­bre tota­le­ment nue, réfu­gié poli­ti­que polo­nais ou déser­teur, il n’a jamais voulu être très précis, et qui a chaque fois que nous le voyions nous deman­dait la com­mu­nion. Il est mort il y a 2 semai­nes, seul à l’hôpi­tal pour ma plus grande tris­tesse même si j’avais pu l’accom­pa­gner dans les der­niers temps et tenir sa main de plus en plus frêle… Il y a le 4e étage avec Rosa, bava­roise qui a quitté sa terre pour tra­vailler et qui n’a jamais pu y retour­ner à cause d’un acci­dent cardio-vas­cu­laire, qui a 5 enfants à Berlin, plu­sieurs petits enfants et ne reçoit pas plus d’une ou 2 visi­tes par an… Et puis il y a le 5e étage, là il faut pren­dre l’ascen­seur, la porte est fermée à clef. C’est l’étage de ceux qui sont atteints de démence sénile. Une vaste pièce où tous sont assis devant une table, tou­jours à la même place, tou­jours inac­tifs. Les aides-soi­gnants s’acti­vent, mais sont trop peu nom­breux pour tant de monde. Alors la plu­part des per­son­nes atten­dent devant la télé­vi­sion qui glapit des séries quel­conques. Et parmi ces per­son­nes les uns crient, les autres pleu­rent ou rient au grés des sautes d’humeurs, beau­coup res­tent silen­cieux, plu­sieurs ont d’ailleurs désap­pris à parler… Au milieu de tout ce petit monde, il y avait Ruth. Ruth qui nous accueillait, depuis plus d’un an et demi, toutes les semai­nes avec un « oh ! vous êtes là quelle mer­veille ! mais qu’ai-je fait pour mérité un tel hon­neur !  » Pourtant Ruth avait Alzheimer à un niveau avancé et ne se sou­ve­nait jamais ni de nos noms ni même de qui nous étions ou de quand est-ce que nous étions venus la der­nière fois, mais je crois qu’elle se sou­ve­nait tou­jours de nos sou­ri­res et de notre amitié. La pre­mière fois que j’ai vu Ruth, elle était au milieu du cou­loir dans un fau­teuil rou­lant et me regar­dait per­plexe et perdue, elle s’est pen­chée vers moi, m’a posé dou­ce­ment la main sur la joue et m’a dit « es-tu mon ange gar­dien ? »… Non Ruth, mais je t’ai accom­pa­gné pen­dant tous ces mois avec un émerveillement qui n’a cessé de gran­dir parce que chez toi c’est comme s’il ne res­tait plus que l’essen­tiel : la gra­ti­tude et la joie mais aussi sou­vent les cris et les appels à l’aide qui s’arrê­taient tout étonnés lors­que nous te pre­nions la main. Comme ce jour où nous avons conduit une amie altiste jusqu’au 5e étage pour qu’elle joue devant nos amis, la musi­que a permis aux sou­ve­nirs enfouis de reve­nir à la lumière et Ruth nous disait « mais j’aimais la musi­que, et ma mère aussi !  » et elle pleu­rait de joie et tenant nos mains bien ser­rées. Ruth est décé­dée, il y a 2 semai­nes alors que ni Rebekka ni moi n’étions à Berlin ce qui a été bien dur a accep­ter. Mais… à la grâce de Dieu !

IV. Des bulles de savon, un har­mo­nica et une mouche

Nous avons connu Herr G., il y a 2 ans alors qu’il était à l’hôpi­tal dans lequel tra­vaille P. Jean-Marie. Il était dans le ser­vice géria­tri­que, allez savoir pour­quoi… Il n’avait que 48 ans ! Mais certes il en parais­sait plutôt 70 : 30 ans dans la rue ne lais­sent pas inchan­gés et la drogue marque les traits. Et puis nous avons vu au fur et à mesure des mois qu’il chan­geait régu­liè­re­ment de ser­vice (de la psy­chia­trie au ser­vice pneu­ma­to­lo­gi­que…), c’est que son corps est effec­ti­ve­ment en bien mau­vais état. Mais n’allez pas vous ima­gi­ner un vieux SDF malade et déprimé. Loin de là si vous voulez voir Herr G. il faut ima­gi­ner des yeux rieurs et un sou­rire taquin, beau­coup d’humour et une capa­cité d’amitié qui dépasse de beau­coup la mienne !
Nous l’avons donc suivi pen­dant 2 ans de l’hôpi­tal aux dif­fé­rents cen­tres de réin­ser­tion, en pas­sant par la ligne de métro où il déclame des poèmes qu’il écrit lui-même… Et puis nous l’avons perdu de vue en novem­bre. Nous étions déjà convain­cus que l’hiver ber­li­nois lui avait été fatal quand nous avons reçu un appel d’un autre SDF nous disant de ne pas nous inquié­ter : Herr G. était en sécu­rité dans un centre de soin dans l’ouest de Berlin après avoir fait plu­sieurs mois d’hôpi­tal. Depuis l’un ou l’autre d’entre nous va régu­liè­re­ment le retrou­ver au fin fond de la forêt Berlinoise, dans ce centre de soin tran­quille et retiré.
Samedi der­nier nous y sommes allés avec une amie qui fait des bulles de savons. Imaginez des nuages des savons de plus de 5 mètres de long et de toutes les cou­leurs ou des pluies de bulles roses et bleues. Et tout cela sous un soleil triom­phant au milieu de petits vieux tous bien abîmés. C’était magi­que ! Et Herr G. tout heu­reux au milieu de son petit monde, reposé et rayon­nant ayant repris 20kg et rasé sa barbe. Mais le plus beau c’est que ces bulles si belles ont amenés d’autre mira­cles : voilà qu’un petit vieux per­clus par l’arthrose sort son har­mo­nica et se met à fre­don­ner avec ses mains mala­droi­tes un air popu­laire, un autre se met à chan­ter de sa voix déraillée, et c’est un chœur qui se déploie avec toutes ses voix qui crient plus sou­vent qu’elles ne chan­tent ! Et pour finir en beauté Herr G. se met à décla­mer d’un air mali­cieux l’his­toire d’une mouche taquine, poésie qu’il avait écrite pour le métro…

Suzanne,

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Bulles et harmonica à Berlin ! ©JMPorté Bulles et harmonica à Berlin, avec Herr G. ©JMPorté Mattia en visite à l'hôpital, Berlin ©JMPorté Parois rocheuses ! ©JMPorté
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