• 16 décembre 2011
fr

Témoignage du Pérou : première lettre de Sophie

Sophie, Séverine, Patrick et Francky

Sophie est au Pérou depuis octo­bre, elle nous par­tage ses pre­miè­res semai­nes, ses décou­ver­tes et la vie à La Ensenada, quar­tier de Lima où est ins­tallé le Point-Cœur depuis 20 ans :

Me voilà embar­quée dans un tour­billon de nou­veau­tés, à un rythme qui me semble effréné. Par ailleurs, ma fati­gue confère à tous ces événements une note un peu irréelle. Le rythme habi­tuel du Point-Cœur est un peu per­turbé en ce moment par les pré­pa­ra­tifs de la fête des 20 ans, ainsi que par les "des­pe­di­das" de Lorena et de Séverine (la des­pe­dida cor­res­pond au mois qui pré­cède le départ d’un volon­taire, durant lequel celui-ci tente de rendre visite à tous ses amis du quar­tier afin de leur dire au-revoir). A la vie quo­ti­dienne habi­tuelle du Point-Cœur s’ajou­tent donc de nom­breu­ses invi­ta­tions à par­ta­ger un repas, que ce soit chez des amis ou au Point-Cœur. Malgré tout, je vais tenter de vous donner un aperçu de ce à quoi res­sem­ble une jour­née-type à La Ensenada.

A 7 heures, nous nous ren­dons à la messe, pré­cé­dée des laudes, dans le quar­tier voisin. Puis, à notre retour au Point-Cœur, nous déjeu­nons en com­mu­nauté. Pour moi qui me réveille tou­jours affa­mée, et qui ai l’habi­tude de manger sitôt levée, ce petit sacri­fice d’assis­ter à la messe avec la faim au ventre me permet de pren­dre cons­cience que l’homme ne vit pas seu­le­ment de pain, et qu’il est beau de com­men­cer sa jour­née en orien­tant son regard vers le Père, en lui deman­dant son aide. La mati­née se pour­suit par une heure d’ado­ra­tion, que chacun prend à son tour, pen­dant que les autres lavent leur linge (à la main, cela va de soi !), accueillent un ami venu sonner à notre porte, ou vaquent à d’autres occu­pa­tions… Après le repas de midi, nous prions le cha­pe­let avec les enfants, puis, deux par deux, nous allons rendre visite aux amis de notre quar­tier, pen­dant que l’un d’entre nous reste au Point-cœur pour jouer avec les enfants. Après la prière des vêpres, nous man­geons le repas du soir. Ensuite, avant le cou­cher, nous nous réu­nis­sons pour le « rendez-vous à Marie », un temps de prière où nous nous disons « merci » et « pardon ». En reli­sant la trame de nos jour­nées telle que je viens de vous la pré­sen­ter, je me rends compte qu’elle paraît un peu métro­no­mi­que, ce qui ne cor­res­pond pas du tout à la vie que je mène ici, tré­pi­dante et tou­jours nou­velle. Car ce petit pro­gramme est tou­jours joyeu­se­ment per­turbé par mille et une peti­tes acti­vi­tés diver­ses, ainsi que par les visi­tes régu­liè­res de nos amis, qui se joi­gnent à nous pour par­ta­ger les repas, pour une répé­ti­tion de chant, ou sim­ple­ment pour bavar­der un peu...

Pour ma part, j’appré­cie chaque ins­tant de chaque jour qui m’est donné de vivre ici, "rrre­fe­liz" (très heu­reuse) de décou­vrir tou­jours davan­tage la richesse de cette mis­sion. Moi qui m’étais pré­pa­rée à souf­frir beau­coup du chan­ge­ment de vie, du manque de som­meil, de la néces­sité de m’adap­ter à une com­mu­nauté et de chan­ger ainsi des habi­tu­des bien ancrées, de la pro­mis­cuité et du manque de confort, ainsi que de mes dif­fi­cultés à sortir de mon petit égoïsme pour me tour­ner vers les autres, voilà que je rentre peu à peu dans toutes les dimen­sions de cette nou­velle vie qui m’est pro­po­sée, bien cons­ciente de ma peti­tesse et du long chemin qu’il me reste à par­cou­rir, impa­tiente par­fois, mais avec beau­coup de joie et de séré­nité. Au fil des jours, je regarde vivre mes com­pa­gnons de mis­sion. Je m’émerveille devant leur atti­tude, toute tour­née vers leurs amis du quar­tier, les enfants, leurs frères et sœurs de com­mu­nauté… Ce sont sou­vent des gestes très sim­ples, mais qui révè­lent leur atten­tion aux per­son­nes qu’ils côtoient, leur désir de répon­dre à leurs besoins. A les contem­pler, je me rends compte de la beauté d’une per­sonne qui s’est lais­sée façon­ner par des mois de mis­sion. Quant à moi, je me sens encore si sou­vent mala­droite, dis­traite. Il m’arrive régu­liè­re­ment de me dire que j’aurais mieux fait de me taire, que telle ou telle parole ne ser­vait fina­le­ment à rien d’autre, sinon à me faire remar­quer. Face à la souf­france de Cathy, cette jeune fille qui avait tenté de s’empoi­son­ner la veille, toute déses­pé­rée qu’elle était par la situa­tion de pau­vreté de sa famille, ainsi que par la sépa­ra­tion de ses parents, je me sen­tais com­plè­te­ment désar­mée, pani­quée, recro­que­villée dans mes cal­culs savants pour tenter de trou­ver la bonne atti­tude envers elle. Je n’ai même pas osé la pren­dre dans mes bras… Je me sen­tais si hon­teuse de mon manque de sim­pli­cité ! Mais au moment de partir, quand je l’ai embras­sée pour lui dire au-revoir, elle m’a dit : « Tu as tel­le­ment un joli prénom. Ça me plai­rait tel­le­ment de m’appe­ler Sophie ! » Juste une petite phrase, désar­mante de sim­pli­cité, qui m’a pro­fon­dé­ment tou­chée. Comme pour me rap­pe­ler que je suis là pour appren­dre. Apprendre à aimer, à être plus simple, plus vraie… Apprendre à cher­cher le petit rien qui fera plai­sir à l’autre. Comme ce jour où nous avons apporté à Francky un gâteau que nous avions cui­siné nous-mêmes pour son anni­ver­saire. Il n’y aurait même pas eu de fête, sans cela. A voir son sou­rire jusque der­rière les oreilles, je son­geais qu’il suffit par­fois d’un geste très simple pour redon­ner de la joie…

Sophie


Revenir au début