• 9 novembre 2011
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Témoignage : De la Roumanie à l’ONU

Tantie Victoria et Apolline

Apolline vient de quit­ter le Points-Cœur de Deva en Transylvanie. Elle pour­suit sa mis­sion par un stage à Genève où Points-Cœur a un statut consul­ta­tif à l’ONU. Une conti­nuité qu’elle nous expli­que en détails : des visa­ges de Roumanie à ceux de Genève, une école de com­pas­sion.

Le temps est venu de vous écrire une der­nière lettre qui vient clore une expé­rience d’une année de joie pro­fonde, de ren­contres vraies avec mes sœurs de com’, avec nos amis rou­mains, hon­grois, tsi­ga­nes... Avec Lui, le Christ ! Je suis encore tout impré­gnée de l’atmo­sphère de nos beaux quar­tiers tsi­ga­nes aux mille cou­leurs, pleins de rires et de cris d’enfants. Ces quar­tiers au charme unique et dif­fé­rent à chaque saison. Ces mamans sur le seuil de leur porte, avec un enfant dans les bras, qui nous font signe. Nos visi­tes dans les peti­tes bara­ques de nos amis autour d’une soupe rou­maine aux saveurs inou­blia­bles. Le porc que l’on égorge lors d’une fête et qui ras­sem­ble famil­les et amis. Cette femme qui se confie à nos priè­res comme on se rac­cro­che à une bouée. Cet enfant au cœur lourd qui vient se blot­tir dans nos bras.... Je garde en mon cœur, comme un trésor immense, tant de visa­ges qui m’ont éveillée à la sim­pli­cité, à la vérité, à l’Amour infini de Dieu. En eux j’ai trouvé des amis, des maî­tres, Jésus... Il est des amis qui, par leur joie et leur cœur simple ont dilaté le mien... C’est le cas d’Elisabeta ! Cette petite fille de cinq ans si farou­che aux che­veux bruns, aux yeux pétillants et au sou­rire char­meur. Elle est cette petite demoi­selle qui fuit en riant dès qu’on arrive, qui court à tra­vers les bara­ques du quar­tier de Mintia comme pour jouer ou atti­rer notre atten­tion. Et pour­tant, lorsqu’elle est dans nos bras, elle jouit plei­ne­ment de cet ins­tant de ten­dresse, rien ne la ferait des­cen­dre. Dans l’obs­cu­rité d’une petite pièce, je l’ai vue des­si­ner pen­dant des heures, avec une minu­tie incroya­ble, sur le papier-carton d’un paquet de ciga­rette, uti­li­sant les moin­dres recoins !

Il est d’autres amis au visage marqué par les années, qui par leur grande ten­dresse et leur cou­rage m’ont émerveillé !
Ces peti­tes tan­ties ne sor­tent plus beau­coup, elles n’ont plus de force, sont par­fois las­sées de vivre, mais elles conti­nuent, chaque jour de cui­si­ner les légu­mes du jardin, de coudre, par­fois même d’aller à la messe à pied ! Elles ont quatre-vingt-six, quatre-vingt-huit ans ! Tantie Margaretta, Anna, Ilona... Je n’oublie­rai jamais le sou­rire et les yeux bleus de Tantie Anouchka. Et Tantie Victoria ! Une force de la nature ! La grand-mère rou­maine ortho­doxe qui nous enter­rera tous. Elle cultive son jardin, fait son propre pain, va cher­cher l’eau au puits, nour­rit les ani­maux, bref... Elle tra­vaille sans relâ­che. Tantie Victoria habite dans un coin reculé, entouré de col­li­nes ver­doyan­tes : une mer­veille de la nature ! Elle m’impres­sionne par son carac­tère bien trempé et ses métho­des à l’ancienne : elle soigne ses dou­leurs de jambes à la tsuica (alcool natio­nal) !

J’ai quitté cette terre rou­maine et la vie de nos amis il y a main­te­nant plus d’un mois. Mais avec Marie et Martha, la relève est très bien assu­rée. Elles les aiment tant nos amis.

Depuis trois semai­nes, c’est une tout autre réa­lité qui m’appelle : celle de l’ONU à Genève !
« Il faut l’annon­cer par­tout, des ruel­les des fave­las jusqu’à l’ONU : la gra­tuité est ce qui rend à chaque homme sa dignité infi­nie. » - Père Jacques Bagnoud -
Eh oui, après une année en Roumanie, ma mis­sion se pour­suit là, au Points-Cœur de Genève, ville inter­na­tio­nale et cultu­relle. Depuis 2005, l’Association Points-Cœur a un statut consul­ta­tif à l’ONU. Cela signi­fie qu’elle peut-être consul­tée par l’ONU pour donner son avis sur telle ou telle ques­tion tou­chant aux droits de l’homme, ou bien le donner spon­ta­né­ment. Nous tra­vaillons donc au sein de cette grande ins­ti­tu­tion, afin de trans­met­tre ce regard si par­ti­cu­lier de Points-Cœur qui tend à révé­ler à l’homme sa dignité infi­nie. Notre asso­cia­tion a fait le choix de se concen­trer sur quel­ques thèmes afin de les abor­der plus en pro­fon­deur : l’extrême pau­vreté le droits des enfants les droits cultu­rels l’éducation aux droits de l’homme.
Nous par­ti­ci­pons aux ses­sions du Conseil des Droits de l’Homme, aux évènements pro­po­sés, aux dif­fé­ren­tes jour­nées de débat afin d’être avant tout une pré­sence vivante, de qua­lité. Et lors­que nous le pou­vons, nous agis­sons en co-signant des décla­ra­tions sur la défense de tel ou tel droit, en émettant des recom­man­da­tions lors de jour­nées débats, en orga­ni­sant des évènements ou en inter­ve­nant.... Par exem­ple, nous tra­vaillons en ce moment sur le res­pect des droits de l’Homme au Brésil, en Inde et en Équateur où l’Association Points-Cœur est implan­tée. Le prin­cipe est que chaque État est évalué tous les quatre ans, par l’ONU et les délé­ga­tions des pays du monde entier, sur son res­pect des droits de l’homme. Notre rôle, en tant que ONG à statut consul­ta­tif, est d’établir un rap­port sur chaque pays qui sera com­pilé avec tous les autres et qui appa­rai­tra dans un rap­port offi­ciel lu par le pays en ques­tion. Pour pou­voir faire ce rap­port, nous élaborons un ques­tion­naire que nous remet­tons aux volon­tai­res des Points-Cœur du Brésil, de l’Équateur et de l’Inde (qui seront les pro­chains pays évalués). Ainsi nous avons des infor­ma­tions de pre­mière source, les plus ancrées dans la réa­lité. Carolina, laïque consa­crée au Point-Cœur d’Équateur nous confiait, il y a quel­ques jours, que ce ques­tion­naire l’avait beau­coup aidée dans sa mis­sion. Il lui a permis d’entrer plus en pro­fon­deur dans les dif­fi­cultés socia­les et économiques de ses amis, puisqu’il s’agis­sait de ques­tions sur la sco­la­rité, les vio­len­ces en milieu sco­laire, la place de la femme dans la famille, le sys­tème de santé.... La voix des plus pau­vres de nos quar­tiers, des plus petits est enten­due et relayée : à nos yeux ils ont de l’impor­tance, une valeur immense ! Je pénè­tre donc petit à petit dans ce monde à part, sou­vent com­plexe, aux mul­ti­ples codes et pro­cé­du­res admi­nis­tra­ti­ves. Mais qu’il est beau de ren­contrer des gens qui se don­nent plei­ne­ment pour défen­dre des droits fon­da­men­taux. Je me mets à l’école de ces pas­sion­nés qui met­tent leur vie au ser­vice de l’homme !

J’aime à me pro­me­ner dans le Palais des Nations et contem­pler ce mélange de cultu­res si dif­fé­ren­tes : des femmes indien­nes vêtues en sari, des Africains aux habits si colo­rés, des femmes ira­nien­nes voi­lées, des Russes, des Norvégiens, des Chinois, des Indiens venus du fin fond de l’Amérique.... Le monde entier est repré­senté là. Des mil­liers d’hommes et de femmes pas­sent chaque jour le seuil de cette grande ins­ti­tu­tion pour défen­dre un droit parmi des mil­liers. Mais fina­le­ment leur soif est la même : la dignité de l’homme. Toutefois, ce stage à l’ONU n’a pas de sens s’il est vécu en dehors d’une vie Points-Cœur. Je prends cons­cience de l’impor­tance de retour­ner sans cesse à la Source. Cette Source, c’est avant tout le Christ. Nous avons la grâce d’avoir le Saint-Sacrement, Jésus, au Point- Cœur. Mais reve­nir à la source, c’est aussi me nour­rir de nos ami­tiés avec les habi­tants de Genève. J’ai besoin d’eux pour avan­cer vers Lui, besoin de Lui pour être une pré­sence de qua­lité auprès d’eux. A Genève, je décou­vre une toute autre souf­france. Plus cachée, plus dis­si­mu­lée mais du coup je crois plus per­ni­cieuse. Sous le voile d’une société occi­den­tale pros­père, l’on aper­çoit des âmes per­dues, sou­vent sans Dieu, sans ami­tiés vraies, sans joie pro­fonde. Je passe de la pau­vreté maté­rielle et sociale à une grande pau­vreté spi­ri­tuelle et humaine. Où est donc la plus grande pau­vreté ? En Roumanie, nos amis tsi­ga­nes sou­vent reje­tés, stig­ma­ti­sés avaient faim et froid. Mais ils avaient une foi en Dieu, un sens de la famille et de l’amitié si grands qu’ils en oubliaient leur mal­heur. Ce qui me reste en tête sont les rires des enfants, la bonne odeur de soupe qui boue dans la vieille mar­mite et les fêtes fami­lia­les. Ici en Suisse, comme dans tout le monde occi­den­tal d’aujourd’hui, la soli­tude et la perte de sens sont si gran­des qu’elles enva­his­sent les beaux appar­te­ments dorés. Nos amis sont en quête de sens...

Apolline, Genève - Octobre 2011


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