• 30 août 2012
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Témoignage d’Apolline, stagiaire Points-Cœur à l’ONU, Genève.

Apolline, stagiaire Points-Cœur à l’ONU

Après une mis­sion en Roumanie, Apolline a repris ses études. C’est dans ce cadre qu’elle effec­tue un stage au Point-Cœur de Genève au ser­vice de notre mis­sion à l’ONU. Son temps de mis­sion et de stage se finit bien­tôt, Apolline nous pré­sente son expé­rience :

Cette année de stage au ser­vice de Points-Cœur touche à sa fin… Elle m’a fait péné­trer un uni­vers à part : celui de l’ONU. Les ren­contres que j’y ai faites, les confé­ren­ces et réu­nions aux­quel­les j’ai assisté, les rap­ports que nous avons rédi­gés m’ont fait en un sens « voya­ger » à tra­vers le monde… Mes col­lè­gues de tra­vail, repré­sen­tants de dif­fé­ren­tes ONG venaient des quatre coins du monde : Kazan (japo­nais), Claire (fran­çaise), Alfred (espa­gnol), Brian (aus­tra­lien), Maria (ita­lienne), Amir (ira­kien)… Tous sont deve­nus, avec le temps, un peu plus que de sim­ples col­lè­gues. Cette expé­rience onu­sienne étant ma mis­sion Points-Cœur, je ne pou­vais me conten­ter de sim­ples rela­tions cor­dia­les, je vou­lais qu’ils soient plus. Comprendre com­ment ils sont arri­vés là, ce qui les pas­sionne dans leur tra­vail à l’ONU et en dehors… Bref, men­dier cette amitié dont on a tant besoin ici, tant la charge de tra­vail est lourde et les fruits dif­fi­ci­le­ment per­cep­ti­bles. Pour déclen­cher et entre­te­nir ces ami­tiés, rien de tel qu’un petit café entre deux réu­nions, une visite gra­tuite au bureau, ou une soirée au res­tau­rant entre col­lè­gues !

Concrètement, je tra­vaillais chaque jour de 9 h 00 à 18 h 00 au Point-Cœur, où nous avons notre « bureau ONU » et me ren­dais régu­liè­re­ment au Palais des Nations Unies pour assis­ter aux confé­ren­ces et réu­nions de tra­vail por­tant sur les droits et valeurs que défend Points-Cœur (droits de l’enfant ; éradication de l’extrême pau­vreté ; droits cultu­rels etc.). J’ai sur­tout écouté et reçu au cours de cette année. Ce stage m’a donné l’oppor­tu­nité de rédi­ger des rap­ports sur la situa­tion des droits de l’homme au Pérou, au Brésil, en Équateur, en Roumanie et ailleurs. Pour cela, je cor­res­pon­dais par skype et mail avec les volon­tai­res en mis­sion dans les Points-Cœur. Chacun m’a fait décou­vrir la réa­lité unique de son pays avec ses parts de souf­france liée à la vio­lence, à l’exploi­ta­tion humaine, à la cor­rup­tion, etc. Mais je recher­chais aussi ce qui fai­sait la beauté de ces pays, la richesse de leur peuple. Par ces rap­ports, ma mis­sion était celle d’un simple mes­sa­ger qui veut porter avec fidé­lité, aux ins­tan­ces inter­na­tio­na­les, la voix des amis de nos quar­tiers, ceux que l’on n’écoute pas parce qu’ils sont fai­bles : les enfants qui ne vont pas à l’école, les mala­des que l’on refuse de soi­gner parce qu’on les consi­dère indi­gnes de l’être, les plus pau­vres que nous visi­tons dans les déchar­ges, ceux qui sont seuls. Au-delà de la défense de leurs droits et de leurs inté­rêts, nous vou­lions révé­ler la dignité et la beauté de toutes ces per­son­nes fra­gi­les, cas­sées par les cir­cons­tan­ces de la vie.

En dehors du tra­vail, ma vie gene­voise fut mar­quée par nos amis ! Il m’a fallu cher­cher à les rejoin­dre dans leur réa­lité quo­ti­dienne, dans ce qu’ils sont. Beaucoup ont de l’argent, un tra­vail, une rela­tive tran­quillité fami­liale, par­fois même une cer­taine reconnais­sance sociale… Pourtant, ils sont nom­breux à frap­per à notre porte. Je per­çois chez beau­coup d’entre eux une soif insa­tia­ble de (re)trou­ver ce qu’il y a de plus essen­tiel : Une amitié simple, vraie qui n’exige d’eux rien de plus que d’être, d’être ce qu’ils sont. J’ai appris à ma mesure, par­fois mala­droi­te­ment, à dési­rer leur bien, à m’inquié­ter de leur silence, de leurs soucis et à me réjouir de leurs joies.

Benoît est un ami d’une cin­quan­taine d’années, très proche de nous depuis quel­que temps. Affecté par la dépres­sion, il nous appelle dès qu’il se sent trop angoissé. Il vient alors dîner chez nous, nous invite à manger des crêpes, à voir un match de foot, à passer pour l’aider en infor­ma­ti­que… Tous les pré­tex­tes sont bons dès lors qu’ils peu­vent apai­ser ses angois­ses. Son petit appar­te­ment de 30 m² abrite pas moins de 100 boud­dhas ! À l’écouter, ces boud­dhas sem­blent le conso­ler d’une triste amer­tume à l’égard de Dieu, dont il se sent aban­donné. Pourtant, il y a tou­jours chez Benoît un brin d’espé­rance sur­pre­nant. Par exem­ple, dans son petit appar­te­ment, au beau milieu de son « armée de boud­dhas », on dis­tin­gue comme sor­ties de nulle part, une icône de la Sainte Famille, une sta­tuette de Marie et de nom­breu­ses images de la Petite Thérèse. La Petite Thérèse, il en est com­plè­te­ment amou­reux ! L’anti­dote radi­cal de Benoît contre la dépres­sion reste son sens de l’humour. Lorsqu’il se laisse absor­ber par ses idées noires, c’est comme un puits sans fond… Si je cher­che à le rai­son­ner et à régler trente ans de dépres­sion par une dis­cus­sion, alors ses angois­ses revien­nent au galop et retour à la case « départ ». Du coup, on tâche de rire. Quand on réus­sit à bran­cher Benoît en mode « bla­gues », il renou­velle notre stock pour un bout de temps. Un jour, il a quand même réussi à faire croire à deux jeunes femmes, certes un peu naïves, qu’il était évêque du dio­cèse de Genève, alors qu’il por­tait une boucle d’oreille, un short et une cas­quette. Son atti­tude « pince-sans-rire » les avait cer­tai­ne­ment per­sua­dées. Quant à moi, alors que je pre­nais un jour le tram­way avec lui, il dit à un mon­sieur tran­quille­ment assis sur un siège : « pour­riez-vous céder votre place à cette jeune dame qui est enceinte ? ». Très sur­prise et plutôt gênée, je répli­que au mon­sieur que ce n’est pas vrai, qu’il peut rester assis. Mais ce der­nier, tout aussi embar­rassé se lève pour me lais­ser sa place. Quelque peu vexée que ce mon­sieur m’ait cru enceinte, je refuse de m’asseoir. Ni une ni deux, Benoît en pro­fite pour finir le trajet, confor­ta­ble­ment ins­tallé et heu­reux de son coup.

Si la com­pas­sion passe par­fois par la parole, par un geste d’affec­tion ou encore par une pré­sence silen­cieuse, il est des fois où elle se mani­feste par l’humour et le rire. Lorsqu’il est vrai et bien­veillant, j’ai vu com­bien le rire a le pou­voir de panser les plaies.

Apolline.


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