• 5 mai 2010
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Témoignage d’Aymeric en Inde

Aymeric Dognin et Aymeric Beranger dans le quartier de Kasimode

Aymeric Dognin est volon­taire au Point-Cœur de Madras en Inde où il est arrivé depuis début mars 2010. Voici quel­ques extraits de sa toute pre­mière lettre cir­cu­laire qui nous plonge dans sa décou­verte de ce pays et des amis du quar­tier de Kasimode.

"Tout com­mence au moment où les trains d’atter­ris­sage du Boeing 737 de la com­pa­gnie Saudia Arabian sor­tent len­te­ment du corps de l’avion et qu’une légère secousse atteste que nous venons de tou­cher la piste. À ce moment-là, je prends cons­cience du chemin par­couru en une année. Un chemin qui me mène ici, sur cette terre étrangère, à plus de 8 000 kilo­mè­tres de la France. Je réa­lise aussi à cet ins­tant précis que, sauf raison excep­tion­nelle, je ne retour­ne­rai pas dans mon pays natal avant dix-huit mois.

Sorti de l’avion, je plonge alors dans un autre monde. La cha­leur moite qui m’enva­hit, les pan­neaux libel­lés en carac­tè­res tamouls, toutes ces per­son­nes si typi­que­ment vêtues que je croise sur mon chemin vers le tapis rou­lant et que je prends le temps d’obser­ver. Enfin, vient le moment de fran­chir le sas qui conduit vers l’exté­rieur et d’entrer de plain-pied dans l’envi­ron­ne­ment de ma nou­velle vie. Quel spec­ta­cle de voir ces mil­liers d’yeux me scru­tant de la tête au pied. Je ne suis pas la per­sonne qu’ils sont venus cher­cher mais tout de même, c’est impres­sion­nant ! [...]

Les pré­sen­ta­tions faites avec ceux du Point-Cœur venus me cher­cher, nous sau­tons dans un taxi, en direc­tion du Point-Cœur (notre maison) située en plein cœur de Kasimode, quar­tier des pécheurs, à deux pas de l’Océan indien !

Mais avant d’y par­ve­nir, il faut tra­ver­ser la jungle urbaine ! Et je pèse mes mots. Quel trafic ! Des auto-rick­shaw qui se fau­fi­lent par­tout, des bus fati­gués et pous­sié­reux, des chars à bœufs d’un autre âge, des vélos et des motos péta­ra­dan­tes, des véhi­cu­les Tata... Cela vient de par­tout. Je ne sais plus où donner de la tête ! À pre­mière vue, on cons­tate un tel désor­dre que pour les pié­tons, le simple fait de tra­ver­ser la rue pour­rait être com­paré à l’évolution d’une escouade sur un champ de bataille sous un feu nourri. Ce n’est pas seu­le­ment à droite puis à gauche qu’il faut regar­der, mais bien à 360°… Malgré cela, on s’y fait vite. Les klaxons (qu’ici le chauf­feur uti­lise pour signa­ler sa pré­sence) sont là pour nous guider. Autrement dit sur une route char­gée de véhi­cu­les, c’est un véri­ta­ble concert. Faut aimer ! [...]

Que ce soit pour la pré­pa­ra­tion du déjeu­ner, pour l’heure quo­ti­dienne d’ado­ra­tion, pour l’appren­tis­sage du tamoul, pour la vie au jour le jour avec mes frères de com­mu­nauté, plus pro­saï­que­ment pour appren­dre à manger avec la main (droite, s’il vous plaît !) mais encore bien davan­tage pour les apos­to­lats, je retourne à l’école, l’école de l’Amour. Il faut en effet une bonne dose de patience, d’humi­lité, de géné­ro­sité et d’ouver­ture d’esprit, ajou­tez à cela une pincée d’humour et même d’auto­dé­ri­sion. En effet, toutes ces com­po­san­tes sont néces­sai­res pour réus­sir cette mis­sion et per­met­tre une vie com­mu­nau­taire pai­si­ble. Il me faut les deman­der à Dieu chaque jour dans la prière. Finalement, les fruits que je cueille de ces efforts sont nom­breux (un sou­rire gra­tui­te­ment donné par un enfant croisé dans la rue, une ren­contre inat­ten­due avec une per­sonne âgée qui semble approu­ver ma pré­sence ici auprès de ces enfants, un très bon moment de joie par­tagé en com­mu­nauté…). Tous ces petits cadeaux qui ne sont pas ano­dins repré­sen­tent au contraire pour moi le signe que Dieu est bien pré­sent dans ma mis­sion et qu’il me sou­tient jour après jour. [...] En effet, ce n’est pas un hasard si j’ai quitté ma vie d’avant pour me consa­crer à cette mis­sion. Ce n’est pas un hasard si je suis ici en Inde. Et ce n’est pas seu­le­ment de mon fait. [...]

Depuis mon arri­vée, j’ai ren­contré un grand nombre de per­son­nes et de famil­les. J’ai sur­tout observé, écouté, un peu conversé (plus par les gestes ou en uti­li­sant l’anglais qu’avec la langue mater­nelle de nos amis). Pendant ces longs ins­tants où je suis, pour repren­dre l’expres­sion d’un ami, « celui qui ne sait pas », je res­sens une grande frus­tra­tion. Alors, j’essaie de me mettre à l’école de la patience (pas tou­jours facile !)

Malgré cela, je ne perds pas une miette des regards échangés, des gestes, des into­na­tions de voix de nos hôtes. Il paraît que le poids de ce que l’on appelle la « com­mu­ni­ca­tion non-ver­bale » dépasse les 50 % pour la com­pré­hen­sion totale du dis­cours… Alors je ne suis pas lésé ! [...]

Nos visi­tes ne sont pas toutes des moments que l’on pour­rait qua­li­fier de « com­pas­sion ». Certaines sont tout sim­ple­ment des ins­tants d’échanges ami­caux. Pourtant, et Alexandre me le rap­pe­lait à juste titre, il y a aussi des souf­fran­ces cachées, dis­si­mu­lées der­riè­res des sou­ri­res et des visa­ges radieux. Ainsi, Karna Murti, hémi­plé­gi­que, est un ami de longue date de Points-Cœur. Il appré­cie les « bro­thers » que nous sommes et il aime nos visi­tes régu­liè­res du mardi après-midi. Quand nous sommes auprès de lui, on ne parle ni de son han­di­cap ni de son passé, plutôt de cri­cket et de cinéma. Mais notre ami est pour­tant un homme blessé. Après son acci­dent (chauf­feur rou­tier, il s’est un jour endormi au volant de son semi-remor­que), sa femme l’a quitté avec leur enfant et il ne les a plus jamais revus. Il vit aujourd’hui avec sa mère et passe la plus grande partie de sa jour­née alité. Malgré tout ce qui l’acca­ble, il n’en laisse rien paraî­tre. Au contraire, il est heu­reux de nous voir et c’est une joie de par­ta­ger de bons moments avec lui."

Aymeric Dognin

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