• 17 janvier 2012
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Témoignage de Berlin : « Nur essen, kein sprechen »

La communauté du Point-Cœur : Suzanne, P. Jean-Marie, Lakshmi, Marie-Liesse, Marianne et Alexis.

Lakshmi est en mis­sion au Point-Cœur de Berlin depuis sept mois. Danseuse d’ori­gine indienne, son récit nous plonge dans ses visi­tes au Centre d’accueil tenu par les Sœurs de Mère Teresa. Une soupe popu­laire y est servie régu­liè­re­ment, occa­sion de ren­contres sur­pre­nan­tes qui éclairent les gestes posés et sur­pren­nent de gra­tuité.

“Nur essen, kein spre­chen” (“Juste manger, pas parler”)
(...) Je vais avec Alexis servir la soupe popu­laire chez les Missionnaires de la Charité (aussi appe­lées “sœurs de Mère Teresa”, ou “MC’s” pour les fami­liers). Population hété­ro­clite de jeunes et vieux, Allemands et étrangers, hommes et femmes, alcoo­li­ques et abs­ti­nents… Tous ne sont pas sans-abri, même s’il y en a beau­coup, mais ils ont en commun une grande pau­vreté maté­rielle. J’aime beau­coup cet apos­to­lat, qui me rap­pelle un peu par­fois mes petits-déjeu­ners du samedi matin avec la confé­rence Saint Vincent-de-Paul. Cette ambiance bour­rue, où l’on se bous­cule, où l’on parle fort, où les visa­ges et les mains sont mar­qués, buri­nés de souf­france, où l’on ne peut plus fuir la vérité de vies bri­sées, où les mas­ques tom­bent… Bien sou­vent, on n’a guère le temps de dis­cu­ter, il faut rem­plir les assiet­tes, dis­tri­buer le pain, faire la vais­selle, éplucher les carot­tes. Mais c’est l’occa­sion de réap­pren­dre le sens de tous ces menus détails, de redon­ner sa valeur à chaque geste, chaque sou­rire, chaque regard. Dans le brou­haha de toute cette vio­lence sourde, on va cher­cher au fond de soi toute la déli­ca­tesse du monde pour pro­po­ser du pain, servir un peu de rabiot… On ne peut pas embras­ser, on ne peut pas dire “je t’aime” ; il faut se conten­ter de tendre un mor­ceau de pain. Ah, chers tous, vrai­ment, il fau­drait que vous voyiez comme les regards s’éclairent, par­fois, comme un sou­rire jaillit, en réponse toute simple, toute donnée, venue d’ailleurs… C’est à pleu­rer tel­le­ment ça sou­lage, par­fois.

Samedi der­nier, j’ai revu une toute jeune femme que je vois depuis le début ; elle n’a cer­tai­ne­ment pas plus de vingt-cinq ans, un fou­lard blanc tou­jours noué dans les che­veux. Impossible de croi­ser son regard : elle reste les yeux fixés sur sa nour­ri­ture, qu’elle englou­tit à toute allure et en quan­tité consi­dé­ra­ble, la tête légè­re­ment ren­trée dans les épaules. Bien sou­vent, elle com­mence par entas­ser du pain dans un sac plus ou moins caché, alors que les sœurs don­nent bien volon­tiers de la nour­ri­ture à empor­ter. On dirait un moi­neau qui picore vite vite vite, avant que des pré­da­teurs ne le chas­sent. Elle fait partie de ceux avec qui je n’ose rien, où le moin­dre geste la pous­se­rait à mordre, petite femme farou­che… La der­nière fois, donc, alors que j’essuyais tran­quille­ment la vais­selle en cui­sine, Alexis est venu me pren­dre le tor­chon des mains en me sug­gé­rant lour­de­ment d’aller pren­dre un thé avec elle, pour une fois qu’elle était toute seule et un peu acces­si­ble (eh oui, c’est fait aussi pour ça, la com­mu­nauté !). Hop, une tasse, et je m’appro­che : “Salut ! Je peux m’asseoir ?”. Regard cir­cons­pect. “Ok, mais juste pour manger, pas pour parler”. Bon. Je m’ins­talle donc en face d’elle avec une tasse de thé, en silence. Elle me regarde par-dessus son assiette, en sou­riant à demi, un peu gênée. Je souris tran­quille­ment en retour et finis par deman­der, dans un fran­gle­mand (l’auteur de ce néo­lo­gisme de cir­cons­tance se reconnaî­tra) bancal : “C’est o.k. si je reste un peu ?” - “Oui, si tu ne parles pas.” Bien. Ah, quel sou­la­ge­ment, d’enfin pou­voir m’asseoir auprès d’elle ! Elle a fini par rompre le silence, mais nous n’avons parlé que de moi ; à chaque ques­tion (je lui ai demandé son nom et si elle tra­vaillait), elle se refer­mait com­plè­te­ment : “Je ne répon­drai pas.” Quand il a fallu partir, elle m’a regar­dée par en-des­sous et m’a demandé si je comp­tais faire pareil la semaine pro­chaine. Un peu déconte­nan­cée, j’ai dit : “Je ne sais pas, c’est comme tu veux.” Elle a souri en coin et a lâché : “Mh. Non, je ne pré­fère pas. C’est bizarre”… Ah oui, c’est bizarre, la gra­tuité ! Je ne peux pas vous dire que ce refus ne m’a rien fait ; bien sûr, j’aurais aimé qu’elle dise oui, qu’elle dise que ce moment lui avait fait autant plai­sir qu’à moi. Bien sûr, j’avais soif de son amitié et de son atten­tion. Mais comme le disait Alexis, au moins, quelqu’un lui aura parlé ce jour-là. Quelqu’un l’aura regar­dée. La Providence a voulu que, lors­que nous avons couru depuis la rue pour nous engouf­frer dans le métro quand les portes son­naient, nous l’avons un peu bous­cu­lée pour entrer dans le même wagon qu’elle. Tout de suite : “J’y crois pas ! Tu m’as suivie ! Tu m’as suivie !” Il a fallu la tran­quilli­ser, lui dire que non, que j’étais avec Alexis, que je ren­trais à ma “colloc. un peu bizarre”. Petite fille effrayée… Voilà, peut-être que je ne lui par­le­rai plus jamais, ou peut-être que je l’appri­voi­se­rai dou­ce­ment, en tous les cas cela ne m’appar­tient pas, elle ne m’appar­tient pas. Grâce à Alexis, j’ai tout sim­ple­ment pu l’aimer quand j’en ai eu l’occa­sion, et main­te­nant je ne peux plus que prier. Je vous la confie…

Lakshmi


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