• 7 avril 2011
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Témoignage de Dakar : Marie et Fatou Ba

Fatou Ba et sa fille, Sophie

Fatou Ba est une amie du Point-Cœur depuis très long­temps, c’est aussi une des per­son­nes qui me touche, me bous­cule, que je res­pecte par son huma­nité et sa dignité. Plus qu’une amie, elle est pour moi une petite maman, une sœur, un exem­ple. Avec le temps, j’ai appris à mieux la connaî­tre, à mieux la regar­der, à l’aimer plus pro­fon­dé­ment.

Elle habi­tait à côté du Point-Cœur, puis à démé­nagé et réside à pré­sent dans le vil­lage de Malika qui se trouve juste en bas de la décharge de Mbeubeus (où nous allons ren­contrer nos amis chaque mer­credi). Fatou a en charge ses six enfants, plus les cinq autres de sa sœur, ainsi que sa vieille maman et son frère (sourd et muet). Son mari n’habite pas avec elle, vient la voir de temps en temps mais ne s’occupe pas du tout de toute sa famille. Elle et sa sœur et deux autres de ses enfants vont très tôt le matin à la décharge pour ramas­ser du bois afin de le reven­dre. Puis lorsqu’elle rentre en milieu d’après midi, elle com­mence son autre tra­vail qui est de puiser des tren­tai­nes de seaux d’eau et de l’appor­ter aux ouvriers pour le ciment. Tout cela pour pou­voir manger ne serait-ce qu’un repas par jour…

Elle vient de temps en temps « se repo­ser » ou plutôt pren­dre du recul au Point-Cœur. Jamais très long­temps car lorsqu’elle n’est plus près de sa famille, c’est comme si le temps s’arrê­tait. Car plus per­sonne là-bas ne fait l’effort de réel­le­ment tra­vailler. Elle est le moteur de la maison, elle est la lumière qui leur indi­que où aller et quoi faire… C’est une guer­rière de la vie, elle nous accueille tou­jours avec un sou­rire magni­fi­que qui nous montre à quel point notre amitié avec elle lui est réconfort, ten­dresse et joie… C’est réci­pro­que, car pas un volon­taire n’a été pro­fon­dé­ment marqué par son être, son amitié. Nous souf­frons de la voir ainsi fati­guée, essouf­flée, de plus en plus amai­grie. Sur le chemin pour arri­ver chez elle, à chaque fois nous espé­rons de tout notre cœur qu’elle sera là et en bonne santé. Malgré toute cette dure réa­lité, à ses côtés nous sommes conso­lés de la voir ainsi se battre avec tant de sagesse, de dou­ceur et sur­tout tant d’amour pour sa famille. Elle se donne sans comp­ter, non pas parce que c’est comme ça et qu’ainsi va la vie, mais parce qu’elle aime sa famille.

Fatou m’avait dit un jour dans le bus (alors que l’on pré­pa­rait le départ de Cesare) qu’elle espé­rait de tout cœur que Cesare revienne la voir après sa mis­sion, je lui avais dit que bien sûr ce serait chouette mais que nous nous sommes là encore, et que rien n’est fini avec Points-Cœur car d’autres volon­tai­res vien­dront par la suite. Elle m’avait répondu qu’elle le savait mais que chacun d’entre nous pour elle était impor­tant car nous avons tous quel­que chose de par­ti­cu­lier, de bien à nous. Je me suis dit qu’elle a tout com­pris de l’amitié, que nous ne pou­vons pas être amis sans un don de soi-même, sans un vrai inves­tis­se­ment per­son­nel, sans une vérité d’être, sans ce « je »…

[...] Patiente, dis­crète et avec tou­jours beau­coup de déli­ca­tesse, elle finit sou­vent par nous dire au revoir, avec son regard que je connais bien main­te­nant, ce regard mater­nel qui nous réchauffe le cœur, ce souf­fle de mère bien­veillante qui nous pro­tège en nous bénis­sant, signé d’un sou­rire apaisé.

Je pour­rais écrire des pages sur notre amie, car mille maniè­res et cen­tai­nes de syno­ny­mes ne suf­fi­raient pas pour décrire sa per­sonne. Elle est un maître pour moi, elle m’apprend à m’émerveiller de mon pro­chain, à m’émerveiller devant la vie de nos amis, à m’émerveiller des plus peti­tes choses, du plus petit geste de ten­dresse, infime soit-il.

Marie Bernabeï, mars 2011


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