• 3 juin 2010
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Témoignage de Jean-Marie Porté à Berlin

Da Sein Projekt 30 Mai - Photo JM Porté

Jean-Marie Porté, de la fra­ter­nité Molokaï, vit à Berlin depuis la fon­da­tion du Point-Cœur en jan­vier der­nier. Voici des extraits de sa lettre cir­cu­laire écrite en avril 2010.

“Chers par­rains, parents et amis,

Nous avons vécu l’hiver le plus rude du siècle, avec des tem­pé­ra­tu­res des­cen­dant sous les moins quinze et des chutes de neige étonnantes, mais voici que le prin­temps com­mence à cares­ser la capi­tale. Aussitôt, les trot­toirs se cou­vrent de tables de café, les pelou­ses de gens en T-shirt, les brunes filles d’Istanbul sor­tent leur voile le plus gla­mour pour la grillade du diman­che au parc voisin, et tout le monde se réjouit au soleil. Le noir voile de tris­tesse qui sem­blait le seul visage de Berlin, réparti uni­for­mé­ment sur la fré­né­sie des cen­tres com­mer­ciaux, sur les églises en ruine et sur les visa­ges tendus du métro, cède la place à un peu de jouis­sance et de vie. Il n’en reste pas moins la soli­tude, un peu plus sup­por­ta­ble sim­ple­ment. L’impres­sion peut sem­bler bien grise, elle est pour­tant l’har­mo­ni­que qui domine dans ces six pre­miers mois ber­li­nois. Solitude-tris­tesse, qui confine par­fois à la folie, comme le lais­sent devi­ner les ren­contres de pres­que chaque trajet en métro. Elle me frappe d’autant plus que je pense sou­vent à cette défi­ni­tion du prêtre : il est ser­vi­teur de la joie des chré­tiens. On vou­drait rem­plir de joie tous ces visa­ges som­bres, en leur révé­lant déli­ca­te­ment le mys­tère qui les a appe­lés à l’exis­tence.

C’est que le pano­rama de la souf­france, à Berlin, est sin­gu­liè­re­ment étendu et mul­ti­forme. Je pense d’abord à celle, omni­pré­sente, issue de la bour­ras­que de haine qui a convulsé l’Europe il y a si peu de temps, et frappé tout par­ti­cu­liè­re­ment notre ville dans un défer­le­ment de ven­geance. Pas une per­sonne de plus de soixante ans, que nous ayons ren­contrée, qui ne vive dans des sou­ve­nirs insou­te­na­bles. Viols, exac­tions, lâche­tés, fuite éperdue, mort et sépa­ra­tion, c’est pire encore que de lire Céline, car ici la vio­lence est encore ins­crite sur les visa­ges qui nous par­lent, et ne savent que répé­ter ces mêmes scènes, cer­tai­nes si abjec­tes qu’elles nous en ôtent le som­meil. M., A., L., P. et S., autant d’ami­tiés dont à pre­mière vue nous nous serions bien passés. À cela se mêle un sen­ti­ment de culpa­bi­lité diffus qui aug­mente encore la cruauté de la situa­tion. Les consé­quen­ces indi­rec­tes des mau­vais rêves nazi et com­mu­niste sur les esprits sont aujourd’hui ter­ri­bles : par réac­tion domine le refus, refus de toute vérité – « dog­ma­ti­que », de toute adhé­sion à un groupe – « sec­taire », de toute ins­ti­tu­tion – « contrainte idéo­lo­gi­que ». Barrières infran­chis­sa­bles qui empoi­son­nent la vie des gens, piè­gent les mots même les plus inno­cents, les réa­li­tés les plus trans­pa­ren­tes.

Il y a encore la souf­france de famil­les déchi­rées, qui ne vous est pas étrangère non plus, mais semble ici par­ti­cu­liè­re­ment féroce. Qui a jamais entendu une grand-mère se réjouir de ce qu’elle ait pu au moins fêter l’anni­ver­saire de sa petite-fille entre deux métros, sur le quai, pen­dant que la mère impa­tiente tirait l’enfant par la main ? Qui a jamais entendu qu’une mère seule, appe­lée par le pro­vi­seur pour la nième bêtise de son fils de seize ans, puisse s’enten­dre dire par celui-ci : « Qui est cette femme ? Je ne la connais pas » et vivre ensuite trente ans sans même connaî­tre ses petits-enfants ?

Il y a la dou­leur ano­nyme, inex­pri­mée, pour moi incom­pré­hen­si­ble tant elle semble inconso­la­ble, de ces jeunes qui refu­sent l’amitié parce qu’un lien leur fait peur, leur semble réduire une indé­pen­dance et une liberté d’autant plus pré­cieu­ses qu’elles auront été acqui­ses sou­vent au prix des rup­tu­res les plus dou­lou­reu­ses. MK. nous disait un soir, confi­dence étonnante alors que nous ne la connais­sions encore qu’à peine, « pour moi au Japon il y a dix ans, c’était le sui­cide ou le départ ». Elle nous est deve­nue chère, MK., artiste gra­phiste venue à Berlin avec un sac de cou­chage et un crayon à papier, restée à tour­ner dans la ville à sa des­cente de l’avion pen­dant dix jours, jusqu’à ne plus avoir de semel­les, dor­mant sous les ponts. Elle reste un mys­tère impé­né­tra­ble de fra­gi­lité, vole­tant de-ci de-là sans s’atta­cher, sans vou­loir se poser.

Nous avons eu la chance de ren­contrer des famil­les et des per­son­nes qui nous intro­dui­sent aussi dans la beauté de Berlin. Il y a J. et J., qui nous ont accueillis géné­reu­se­ment chez eux au tout début, et main­te­nant nous invi­tent chaque mois pour nous faire voir un film sur cette ville qu’ils aiment, bien que l’un vienne de Dortmund et l’autre de São Paulo. Il y a H. et U., qui ont com­pris le sens de notre venue, notre soif de ren­contre, et nous offrent avec sim­pli­cité des moments de leur vie de famille, entre leurs trois enfants Ja., V. et F. Parfois H., avocat et homme poli­ti­que, nous donne de son temps pour régler quel­que pro­blème atte­nant à la ges­tion de l’asso­cia­tion en Allemagne. Il y a depuis peu R. et A. avec leurs trois gar­çons, qui nous accueillaient le temps d’une soirée dans le maga­sin désaf­fecté qu’ils vien­nent d’ache­ter pour en faire un centre d’art et de vie sociale. C’était ori­gi­nal. MK pour la cin­quième fois orga­ni­sait chez eux un « Aktion Drawing ». Elle invite pour cela des amis des­si­na­teurs ou pein­tres, illus­tra­teurs ou gra­phis­tes, ainsi que des musi­ciens, et étalant au mur ou par terre de grands rou­leaux de papier, tout ce petit monde réa­lise une longue fres­que, invi­tant pas­sants et visi­teurs à par­ti­ci­per. Ce fut une belle soirée, où nous avons pu nous étonner encore de ces Allemands que nous connais­sons si mal. Étonnant, leur sens de la beauté et leur désir d’har­mo­nie, leur soif d’art qui les rend même prêts à faire entorse à leur ordre légen­daire, jouant mécham­ment des coudes pour entrer dans une église bondée enten­dre une pas­sion de Bach (au point de faire penser à la pas­sion des hob­bits pour les cham­pi­gnons, pour qui a fré­quenté Tolkien). Il s’exprime encore ici dans la déco­ra­tion carac­té­ris­ti­que de l’ate­lier, mélange de pré­ci­sion par­faite et de négli­gence cal­cu­lée qui donne au tout un charme désuet déli­cieux. Étonnante, leur sim­pli­cité, qui met côte à côte ce soir-là des gens de tous milieux, qui à quatre pattes avec un pin­ceau, qui des­si­nant sa fille à même le mur, qui plongé, le visage tendu, dans la contem­pla­tion de la musi­cienne. Étonnant, leur sens de l’éducation, qui leur permet de donner à leurs enfants un juste dosage d’intel­lect, de sport, d’amour des choses manuel­les et, comme ce soir, d’art. Lorsque nous par­tons, bien tard, un double cri nous touche. D’abord Maxim, puis Mbole, une fillette tan­za­nienne ren­contrée ce soir-là avec sa mère, abso­lu­ment seule en Allemagne, qui sur le trot­toir illu­miné par la vitrine nous lan­cent : « ne nous oubliez pas ! »

Bref, nos ren­contres sont très diver­ses, ali­men­tant notre prière quo­ti­dienne. Il y a encore M., notre amie came­rou­naise, ravie de nous invi­ter pour des fes­tins de tila­pia et de banane plan­tain. N., kaza­khe fraî­che­ment conver­tie au chris­tia­nisme, qui trouve son bon­heur en venant nous donner des cours d’alle­mand ou de russe. S. de Corée, toute dévouée à une de ses amies attein­tes de graves trou­bles men­taux, qui nous l’a fait connaî­tre pour l’aider. G., N., M., tous amis artis­tes fran­çais atter­ris à Berlin. Cette famille turque croi­sée dans la rue, qui nous ouvre la porte avec la plus grande sim­pli­cité, nous intro­dui­sant dans leur détresse d’immi­grés qui n’ont jamais maî­trisé ni la langue ni la culture de leur pays d’accueil. [...]

Avec toute mon amitié [...],”

Jean-Marie Porté

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