• 17 avril 2012
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Témoignage de Lakshmi à Berlin

Le Point-Cœur de Berlin : Suzanne, P. Jean-Marie, Lakshmi, Marianne et Alexis. ©Doris Spiekermann-Klaas

Lakshmi nous dévoile sa mis­sion ber­li­noise et ses ren­contres à tra­vers cette nou­velle de lettre aux par­rains. De la danse aux visi­tes à l’hôpi­tal, dégus­tez ces deux extraits :

Le plus beau des com­pli­ments Comme cer­tains le savent peut-être, le 18 février a eu lieu une soirée que nous avons long­temps pré­pa­rée et à laquelle nous avons, chacun à notre façon, consa­cré beau­coup de temps et d’énergie : il s’agis­sait d’un réci­tal de Bharata Natyam tout ce qu’il y a de plus clas­si­que, suivi d’un buffet indien qui per­met­tait de ren­contrer les per­son­nes pré­sen­tes. Juste après les fêtes de fin d’année, j’ai com­mencé à répé­ter de façon inten­sive pour offrir un réci­tal com­plet – soit un peu plus d’une heure et demie de spec­ta­cle. La pre­mière des répé­ti­tions a été un moment vrai­ment unique qui a jus­ti­fié à lui tout seul ma venue ici (Dieu merci, il y a beau­coup de moments comme celui-là…) – et qui mérite une petite paren­thèse ! Elle a eu lieu dans l’ate­lier d’un de nos amis, qui s’est tout de suite montré inté­ressé quand il a appris que je fai­sais de la danse indienne : il est sculp­teur, et fait partie de ces rares artis­tes ber­li­nois vrai­ment reconnus et appré­ciés à Berlin… et ailleurs. Il a aimé tra­vailler avec des dan­seu­ses ; il avait donc un jour lancé l’invi­ta­tion, la pre­mière fois que j’ai visité son ate­lier. L’endroit est extra­or­di­naire : der­nier étage d’une ancienne “fabrik”, une enfi­lade de gran­des pièces man­sar­dées, très nues, habi­tées de la pré­sence très réelle de toutes les sculp­tu­res, prin­ci­pa­le­ment en bois. Grandes, peti­tes, hommes, femmes, toutes sont pré­sen­tes et bien pré­sen­tes ; elles déploient dans l’espace leurs regards fas­ci­nés et fas­ci­nants, vous fixent à tel point qu’on ne sait plus qui regarde et qui est regardé. Je n’avais pas dansé de Bharata Natyam depuis plus d’un an, cet après-midi de jan­vier, et pour­tant, rien ne parais­sait plus normal que de me draper dans mon sari de danse der­rière un rideau au milieu de tous ces per­son­na­ges – de toutes ces per­son­nes ? Catastrophé à l’idée que je danse pieds nus par des tem­pé­ra­tu­res pareilles (il ne fai­sait effec­ti­ve­ment pas chaud, mais autant deman­der à un flû­tiste de jouer avec des mou­fles), il a rapi­de­ment balayé la sciure de bois qui jon­chait le sol avant de s’ins­tal­ler, avec un air très concen­tré, dans un fau­teuil d’osier, près de l’énorme poêle en fonte. Jean-Marie m’accom­pa­gnait, savou­rant silen­cieu­se­ment la scène, nous n’étions que tous les trois. Cela pou­vait être très intime, très simple, très vrai. Il est allé dépouiller quel­ques fleurs pour que je puisse danser un Pushpanjali (lit­té­ra­le­ment “offrande de fleurs”, pre­mier mor­ceau d’un réci­tal) dans les règles, mes mains dans une coupe pleine de péta­les qui seront lancés vers le ciel au milieu du mor­ceau (et ren­dent le sol très glis­sant, concrè­te­ment !). Seule l’amitié qui nous unis­sait tous les trois pou­vait per­met­tre cette très grande sim­pli­cité, pour un moment dans le fond aussi absurde. Pour une fois, pas un ins­tant je ne me suis demandé pour­quoi je dan­sais là, à quoi cela rimait de se donner tant de peine, de s’essouf­fler et de se faire mal aux mus­cles ainsi : le regard de cet ami sculp­teur et celui de Jean-Marie répon­daient d’avance à cette ques­tion. Les répé­ti­tions sui­van­tes n’ont pas toutes été aussi belles et sim­ples : j’ai beau­coup tra­vaillé seule, au même endroit que celui où je répète avec Agnès et David, en tête à tête avec ma caméra et mon lec­teur CD… J’ai pris beau­coup de plai­sir à me retrou­ver en ter­rain connu, alors que tout l’art contem­po­rain, dont grouille Berlin, m’effraie par­fois un peu, me demande de me lais­ser dépay­ser, désins­tal­ler, bous­cu­ler. Là, je connais bien mes dons et mes limi­tes. Mais comme chaque pré­pa­ra­tion de spec­ta­cle, c’est aussi ingrat, c’est long, c’est péni­ble, sou­vent humi­liant. C’est le moment où l’on se sent tout minus­cule, de devoir appor­ter quel­que chose de tel­le­ment grand, pour répon­dre à une soif tel­le­ment grande. Ce temps de répé­ti­tion est tou­jours un chemin de dépouille­ment, on se rend compte à chaque heure de tra­vail que, sans la grâce, tout ce tra­vail est abso­lu­ment vain, car la danse est aussi grande que le besoin de la danse, et moi je suis toute petite. Mais on se rend compte aussi que sans ce tra­vail, nulle grâce ne peut adve­nir. Il faut à chaque fois en arri­ver au point où l’on se dit que ce n’est pas pos­si­ble, on ne peut tout de même pas mon­trer “ça” à “des gens” ; et il faut sortir de là, accep­ter d’y aller quand même, en se don­nant tout entière puisqu’il n’y a vrai­ment rien d’autre à faire. L’enjeu était d’autant plus grand que ce n’était plus “Je donne un spec­ta­cle” mais “Nous offrons une soirée”. Le fait de faire cela pour et avec ma com­mu­nauté a tout changé ; c’était une plus grande res­pon­sa­bi­lité et en même temps une plus grande force. Mes frères et sœurs de com­mu­nauté ont en effet déployé des tré­sors de calme et d’amour pour m’encou­ra­ger chacun à sa façon, pour me déchar­ger au maxi­mum de ce qui ne concer­nait pas la danse. C’était très beau pour moi, au-delà des ques­tions d’orga­ni­sa­tion, de pou­voir ainsi me repo­ser sur leur amitié très pro­fonde, et de voir qu’ils par­ta­geaient aussi sérieu­se­ment mon amour de la danse. J’ai été très tou­chée aussi de voir comme nos amis se sont mon­trés pré­sents et atten­tifs.

Tout cela a permis que le jour J se déroule sans accro­che (mon Dieu, j’en ai le ventre noué de trac du simple fait de le raconter deux mois plus tard… !). Je crois que mes moments pré­fé­rés sont sou­vent au début et à la fin. D’abord, lors­que j’entends le silence se faire, la voix de Jean-Marie qui pré­sente en quel­ques mots la pre­mière danse, puis le noir. On entrou­vre la porte, et mes gre­lots réson­nent dans le noir alors que je rejoins l’endroit convenu, mes mains moites tenant une poi­gnée de péta­les de rose. Le silence est tendu, pal­pa­ble, tout est retenu là, dans mon ventre, l’ins­tant du sacri­fice, où il n’est plus temps de renon­cer mais bien de tout aban­don­ner. Je ne peux m’empê­cher de sou­rire dans l’obs­cu­rité, parce que oui, ma place est bien là, ils le savent aussi bien que moi, enfin je peux lâcher toutes ces semai­nes de tra­vail, les lais­ser éclater quand la musi­que com­mence, que la lumière jaillit et que mes pieds cou­rent sur le sol. Les mor­ceaux s’enchaî­nent, entre­cou­pés par la voix amie de Jean-Marie, la fati­gue s’envole au fur et à mesure que le réci­tal se déve­loppe et tour­billonne. Et voilà, c’est déjà fini, le der­nier mor­ceau est une salu­ta­tion finale, où mes jambes se met­tent à fla­geo­ler et que je vois les sou­ri­res en face. “Lakshmi, ils t’atten­dent !” Ah, chers tous, le der­nier effort est vrai­ment celui de conte­nir ses larmes en s’incli­nant au der­nier rappel, parce qu’ils ont com­pris, ils ont reçu, chacun à leur manière, selon ce que l’Esprit Saint a bien voulu dis­til­ler… Ce fut un grand cadeau que de voir l’énergie des uns et des autres après le spec­ta­cle : les pein­tres avaient fait des esquis­ses, les dan­seurs avaient envie de danser, une ensei­gnante m’a demandé d’inter­ve­nir dans sa classe… C’était très tou­chant de voir com­ment, très concrè­te­ment, l’Esprit Saint s’est servi de ce que j’avais donné pour bous­cu­ler un peu les cœurs. Mais le plus beau com­pli­ment m’est venu de Rafaël, petit bout d’homme de cinq ans, dont la maman est elle-même dan­seuse. Seul homme de la maison, il a tou­jours été un peu froid et dis­tant avec moi. Alors que j’étais encore en grande tenue, juste après le spec­ta­cle, il m’a vue du bout du cou­loir, a accouru pour se jeter dans mes jambes et m’étreindre, sans dire un mot, à plu­sieurs repri­ses. Quand, quel­ques jours plus tard sa mère lui a demandé s’il m’aimait bien, il a répondu, m’a-t-elle dit : “Oui, parce que sa danse est belle”. Voilà ce que c’est que le cœur d’un enfant, qui a pris tel quel ce que j’ai donné, sans intel­lec­tua­li­ser, le cœur grand ouvert. Son geste tel­le­ment simple m’a bou­le­ver­sée. Mes heures de tra­vail n’ont pas été inu­ti­les.

[...]

“Je sais.” Nos visi­tes à l’hôpi­tal où tra­vaille Jean-Marie se pour­sui­vent, tou­jours plus dérou­tan­tes – pour moi en tout cas ! – tou­jours plus exi­gean­tes. De semaine en semaine, j’ai l’impres­sion que je n’apprends rien ; j’ai tou­jours un peu peur en frap­pant à la porte (“ Bonjour, nous venons vous rendre visite…”). Je crois que ce sera comme ça jusqu’à la der­nière visite, et c’est pro­ba­ble­ment mieux ainsi. Chaque semaine, on nous donne une liste de noms, avec des numé­ros de cham­bre. Ces noms devien­nent des visa­ges que l’on apprend à aimer que toute notre vie nous pré­pare à aimer, en fait. Aujourd’hui, par exem­ple, j’ai appris la mort d’un mon­sieur que j’ai visité une fois – d’autres y étaient allés la semaine sui­vante. Quand j’étais arri­vée dans sa cham­bre avec une amie, pour lui pro­po­ser notre pré­sence, je lui avais pris la main, voyant que la conver­sa­tion ris­quait de n’être pas très animée. Il m’avait fait remar­quer que j’avais les mains froi­des. Et puis il s’était tu, c’était déjà trop pour lui. Ouf, j’ai pu l’aimer, au moins un peu, au moins essayer, avant qu’il ne s’en aille… La pré­sence de ces per­son­nes en fin de vie est bou­le­ver­sante ; j’ai ren­contré là des visa­ges que je n’oublie­rai jamais, même si je ne connais de leur voix qu’un râle, qu’un souf­fle. Ces ren­contres sont aussi bien une gifle qu’un cadeau. Avec elles, on ne risque pas de man­quer d’atten­tion, de se mettre à bâiller… C’est dif­fi­cile de parler de ces quel­ques amis qui ne sont qu’une porte grande ouverte, par­fois bien malgré eux – mes mots sont iné­vi­ta­ble­ment res­tric­tifs. Tant pis, je vous raconte quand même un gros coup de cœur… C’était il y a quel­ques semai­nes, déjà ; Jean-Marie nous a dit que ce mon­sieur, amputé des deux jambes, “sui­cidé à l’alcool”, que j’avais visité la semaine pré­cé­dente, allait de plus en plus mal. Les méde­cins lui don­naient quel­ques heures à vivre. J’avais pour­tant échangé quel­ques mots avec lui la der­nière fois Je suis donc arri­vée dans sa cham­bre un peu en ter­rain connu. Il fai­sait très chaud et très sombre. Je l’ai à peine reconnu ; le visage émacié, la bouche comme une plaie entrou­verte. Ses yeux rou­laient, il râlait, ne réa­gis­sait à aucune parole. Nous sommes res­tées à prier en silence en lui tenant la main. Ces quel­ques minu­tes sont un vrai mys­tère – qui sait ce qui est donné, ce qui est reçu… ? Il faut bien finir par partir. Je lui presse une der­nière fois la main et lui mur­mure : “Nous prions pour vous”. Les yeux mi-clos, dans un souf­fle, il me répond dis­tinc­te­ment : “Je sais”. Il est mort alors que nous étions à l’ado­ra­tion, quel­ques heures plus tard. Mais “il savait”. Je suis la pre­mière sur­prise de décou­vrir la joie dense, pro­fonde, très inté­rieure que l’on éprouve à s’asseoir auprès de per­son­nes comme lui. L’émotion pres­que enfan­tine lors­que l’un de ces mala­des accepte qu’on lui prenne la main. Ce n’est pour­tant pas bien drôle. On m’en avait parlé, j’en avais le pres­sen­ti­ment, mais c’est quel­que chose que d’en faire l’expé­rience, vrai­ment. Que de sou­rire dans le vide dans le métro, en repen­sant au sou­rire de l’un d’eux. On ne sait vrai­ment pas ce qu’on leur apporte ; d’une cer­taine façon, ce n’est pas à nous de déci­der. On a juste à frap­per à la porte. Voilà, chers tous, un petit condensé de ma vie ici. Entre le jour où j’ai com­mencé cette lettre et le jour où je la ter­mine, nous avons fêté la Résurrection… sous la neige ! Le temps est net­te­ment moins enso­leillé que ce que je vous écrivais il y a quel­ques jours. J’espère que ma lettre n’est pas trop grise, et que vous res­sen­tez comme moi la joie silen­cieuse de chaque matin offert. De grâce, conti­nuez à prier pour moi, à penser à moi, danser pour moi, que sais-je encore ! Berlin, et moi avec, avons besoin de tout l’amour pos­si­ble. Comme tout le monde, en fait. En unité, dans la joie de la résur­rec­tion !

Lakshmi

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