• 26 août 2010
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Témoignage de Marie-Domitille à Naples

©Jean-Marie Porté

Marie-Domitille Duplany est arri­vée il y a quel­ques semai­nes à Naples pour 14 mois. Voici ses pre­miè­res ren­contres, pre­miers regards et pre­miers mots pour décrire cette nou­veauté napo­li­taine. Dépaysement et émerveillement à lire !

Chers amis,

C’est avec une grande joie mais aussi quel­que appré­hen­sion que je com­mence à écrire cette pre­mière lettre… Comment vous com­mu­ni­quer l’essen­tiel de ce que j’ai vécu ici depuis mon arri­vée, faire des­cen­dre dans mon cœur tant de ren­contres, de visa­ges, de moments ? Avant tout, je vou­drais remer­cier chacun d’entre vous d’avoir accepté de me sou­te­nir et de par­ta­ger ma mis­sion, par­ti­cu­liè­re­ment ceux que je n’ai pas pu remer­cier avant mon départ, faute de temps. Je suis pro­fon­dé­ment heu­reuse de vivre cette expé­rience en com­mu­nion avec vous.

Mon départ, prévu le 20 juillet, a été légè­re­ment retardé à cause d’une grève des aiguilleurs du ciel, ce qui n’a fait que gran­dir mon impa­tience et mon désir… Je suis fina­le­ment arri­vée à Naples le 22 juillet vers 16 h 00. J’étais atten­due à l’aéro­port par Père Vincent, Caroline et Agnese, qui m’ont emme­née faire un petit tour dans Naples, et admi­rer la vue splen­dide sur la baie depuis San Martin, avant de partir pour Afragola. J’en pro­fite pour vous pré­sen­ter briè­ve­ment ma com­mu­nauté : notre Point-Cœur est assez unique, puisqu’il se com­pose d’une part d’une paroisse du centre d’Afragola, le Très Saint Rosaire (Santissimo Rosario), tenue par trois prê­tres de Points-Cœur, Père Guillaume (curé), Père Paul et Père Vincent, ainsi que Patrick, laïc consa­cré de Points-Cœur (seuls les deux der­niers sont pré­sents en ce moment), et d’autre part du Point-Cœur « clas­si­que », situé dans le quar­tier plus défa­vo­risé des Salicelle, où je vivrai durant qua­torze mois avec une com­mu­nauté de filles. Pour l’heure, il s’agit de Caroline, qui achè­vera en octo­bre une mis­sion d’un an et demi, et de moi-même, Guénaëlle (consa­crée de Points-Cœur, napo­li­taine depuis plu­sieurs années et connue sous le nom d’Angela) étant en France pour encore quel­ques semai­nes. La com­mu­nauté s’agran­dira en sep­tem­bre et octo­bre de quatre autres filles que nous atten­dons avec impa­tience ! Nous avons aussi accueilli durant deux semai­nes Agnese, une étudiante mila­naise venue décou­vrir Points-Cœur, puis Alexandra, une amie qui a vécu ici durant deux mois cette année et a pro­fité des vacan­ces pour reve­nir quel­ques jours. En ce moment, nous par­ta­geons également notre salle de bains avec Balthazar le cafard, hôte imprévu, insai­sis­sa­ble, et – nous l’espé­rons – seul de son espèce ! Notre quar­tier des Salicelle a été cons­truit à la va-vite au début des années 1980 pour relo­ger les vic­ti­mes du trem­ble­ment de terre qui avait dévasté la région. C’est un ensem­ble géo­mé­tri­que de blocs d’immeu­bles, tra­versé par des rues per­pen­di­cu­lai­res. Nous vivons à l’une des extré­mi­tés du quar­tier, au deuxième étage d’une tour. À pre­mière vue, le quar­tier pour­rait res­sem­bler à n’importe laquelle de ces cités sor­di­des que l’on nous montre à la télé­vi­sion ou dans les jour­naux, avec ses murs sales et cou­verts de graf­fi­tis… Mais très vite, la vie napo­li­taine surgit dans tout son éclat pit­to­res­que et son ori­gi­na­lité. Le linge sèche aux fenê­tres, véri­ta­ble ins­ti­tu­tion ; les haut-par­leurs criards des ven­deurs ambu­lants sillon­nent les rues à lon­gueur de jour­née ; les femmes pen­chées aux fenê­tres font leurs cour­ses au moyen de paniers sus­pen­dus à des câbles ; les scoo­ters filent à toute vitesse, char­gés de trois pas­sa­gers (mini­mum !), sans casque ; des gamins traî­nent dans la rue jusqu’à 4 h 00 du matin (ici on les appelle scu­gnizz’) ; la musi­que napo­li­taine (ou techno, selon les jours) résonne, mêlée aux coups de klaxon… et à l’hori­zon, dans le loin­tain, estompé par une brume de cha­leur, o Vesuv’… le Vésuve… « notre grand-père à tous », dixit P. Vincent le jour de mon arri­vée dans une expres­sion qui m’a bien amusée. La vie quo­ti­dienne, pour l’ins­tant un peu chan­gée à cause des vacan­ces, s’orga­nise ainsi : réveil pour la prière des laudes et une demi-heure de lec­ture spi­ri­tuelle, petit-déjeu­ner, puis, pen­dant que nous nous relayons pour les tâches ména­gè­res, ménage et cui­sine, et les leçons d’ita­lien, cha­cune prend une heure d’ado­ra­tion. La pré­sence du Saint-Sacrement dans notre cha­pelle, au cœur de ce quar­tier, est un mira­cle qui m’émerveille tous les jours… Durant la mati­née, nous accueillons aussi les enfants du quar­tier qui vien­nent jouer, des­si­ner… Et par­fois prier avec nous ! Nous avons, après le déjeu­ner, un petit temps de pause, puis nous prions le cha­pe­let, avant de partir faire des visi­tes dans le quar­tier, que nous inter­rom­pons seu­le­ment pour nous rendre à la messe de 18 h 00. Nous finis­sons les visi­tes à une heure assez varia­ble (en ce moment, cela peut aller jusqu’à 21 h 00), puis nous ren­trons pour la prière des vêpres, le dîner et la prière finale de la jour­née… Mais je dois dire que depuis mon arri­vée, pas un seul jour n’a res­sem­blé stric­te­ment à ce modèle. L’imprévu et la sur­prise règnent, c’est-à-dire, nous l’espé­rons, l’Esprit Saint et la Providence !

Dans cette pre­mière lettre, j’aime­rais vous parler de ce que nous appe­lons mys­té­rieu­se­ment « les visi­tes ». Pour moi, en cette période de début de mis­sion, le temps des visi­tes est celui de la confron­ta­tion la plus radi­cale avec l’inconnu. Quartier inconnu, langue inconnue, visa­ges inconnus encore… Tous les jours, nous sor­tons dans le quar­tier et nous nous ren­dons chez les famil­les, les enfants, les per­son­nes amies du Point-Cœur, cer­tai­nes depuis sa fon­da­tion il y a dix ans, d’autres depuis hier. Parfois, nous avons vrai­ment l’impres­sion de déran­ger, d’arri­ver au mau­vais moment ; et à d’autres moments, il semble impos­si­ble de partir tant la per­sonne que nous visi­tons a besoin de se confier. J’ai été sou­vent sur­prise, sur­tout les pre­miers jours, de l’insi­gni­fiance appa­rente de ces visi­tes. Comme ce jour où nous nous sommes ren­dues aux Grigi (une partie de notre quar­tier com­po­sée d’immeu­ble gris, d’où le nom) pour jouer avec des enfants. Lors des deux visi­tes que nous avons faites, j’ai été frap­pée par l’indif­fé­rence qui entou­rait notre arri­vée : la moitié de la famille est absor­bée par la télé­vi­sion, l’autre dans les pièces voi­si­nes, et la maman s’affaire ailleurs. Nous sem­blons déran­ger les enfants dans leur partie de jeux vidéos, ou ce qu’ils fai­saient avant notre entrée. Pourtant, nous res­tons, nous pro­po­sons une partie de Uno (le jeu offi­ciel du Point-Cœur, qui rem­porte tous les suf­fra­ges), et au bout de quel­ques minu­tes tout semble renou­velé : les enfants rient, s’amu­sent vrai­ment, et nous aussi… C’est peut-être le seul moment de la jour­née où ces enfants connaî­tront un vrai moment de jeu, une vraie rela­tion humaine, où leur vie ne sera pas pri­son­nière d’un écran d’ordi­na­teur… Le plus dif­fi­cile lors de ces visi­tes est, au début, la quasi-impos­si­bi­lité de com­mu­ni­quer. Bien sûr, j’ai com­mencé il y a quel­ques mois à appren­dre l’ita­lien… Mais je n’étais pas loin de m’ima­gi­ner qu’aux Salicelle, les gens s’expri­maient comme dans un film de Visconti ! En fait, si la plu­part de nos amis font l’effort de parler ita­lien en notre pré­sence (par­ti­cu­liè­re­ment comme je suis nou­velle), l’accent napo­li­tain et les expres­sions emprun­tées au dia­lecte ren­dent dif­fi­cile la com­pré­hen­sion immé­diate… quand les per­son­nes ne se met­tent pas à parler le dia­lecte pur, napo­le­tano ou afra­go­lese stretto, c’est-à-dire « serré », comme le café ! Et c’est vrai­ment alors, lors­que je ne com­prends plus rien, lors­que j’ai le sen­ti­ment d’être inu­tile et stu­pide, qu’il me semble m’appro­cher le plus du sens pro­fond de ces visi­tes, et ce n’est ni de com­pren­dre jusqu’à la moin­dre nuance, ni de dis­traire par une conver­sa­tion brillante, ni d’éloigner la pensée de nos amis de leurs soucis et leurs souf­fran­ces, ou d’essayer de résou­dre leurs pro­blè­mes. Moi qui aime tant les conver­sa­tions élevées et intel­lec­tuel­les, j’apprends un autre lan­gage, celui du regard et du sou­rire, des gestes d’atten­tion et d’affec­tion ; il me faut appren­dre à être moi-même, à me donner et à aimer, dépouillée de mon para­chute doré de culture et d’intel­li­gence mon­daine, de diplô­mes et d’effets spé­ciaux made in Paris. Si je ne com­prends pas ou si je me trompe, je ne peux plus sauver les appa­ren­ces par une remar­que iro­ni­que, avoir le der­nier mot par un trait d’esprit. Malgré moi, je deviens pauvre comme je ne l’ai jamais été. Notre simple pré­sence (et la mienne me semble sou­vent pres­que végé­tale), ainsi résu­mée en ce que notre cœur a de plus vrai et de plus désarmé, devient para­doxa­le­ment d’autant plus riche qu’elle révèle notre pau­vreté… Même si, comme vous le voyez, je ne peux pas m’empê­cher de faire des phra­ses lors­que j’en ai l’occa­sion ! Parce que dans ces visi­tes, si inu­ti­les et insi­gni­fian­tes en appa­rence, nous n’avons plus que notre seul vrai trésor : l’Amour de Dieu. Parfois bien sûr, telle ren­contre, tel moment nous font le don d’une joie plus sen­si­ble et évidente. Cette semaine, nous avons rendu visite à Mariana, une jeune femme aveu­gle de nais­sance, dont la condi­tion phy­si­que est assez dif­fi­cile ; elle vit seule avec sa maman qui lui consa­cre sa vie. Elle a réussi à trou­ver un tra­vail à temps par­tiel, mais sa véri­ta­ble pas­sion, c’est la musi­que. Il y a de ces ins­tants extra­or­di­nai­res, où vous vous retrou­vez assis dans un salon de la ban­lieue napo­li­taine, à écouter à la suite, sur un vieux piano désac­cordé, I’m Dreaming Of A White Christmas en plein mois d’août, et des airs de la Traviata ! Le visage de Mariana et tout son corps sont mar­qués par son han­di­cap, il est pres­que dou­lou­reux de la voir ainsi ; mais lorsqu’elle se met à chan­ter, elle devient un cata­ly­seur de joie et d’émotion : le visage illu­miné par un sou­rire res­plen­dis­sant, le rythme imprime à son corps le mou­ve­ment d’un métro­nome à faire pâlir d’envie Mme de Cambremer (les prous­tiens com­pren­dront), elle vit lit­té­ra­le­ment son chant, elle rayonne. Et elle nous com­mu­ni­que une joie qui nous saisit, irré­sis­ti­ble­ment.

Il y a main­te­nant plus de deux semai­nes que j’ai com­mencé cette lettre, car la vie est tel­le­ment pre­nante qu’il est dif­fi­cile de trou­ver le temps ; et il y a tel­le­ment de choses dont j’aurais voulu vous parler plus lon­gue­ment : la beauté de Naples, notre apos­to­lat à l’hôpi­tal psy­chia­tri­que de Cardito, notre vie de com­mu­nauté, d’autres visa­ges qui m’ont mar­quée… Alors voici, en désor­dre, tout ce qui ren­trera dans le format d’une lettre beau­coup trop longue, mais encore accep­ta­ble. J’ai eu l’occa­sion de me rendre trois fois à Naples depuis mon arri­vée, et cette ville me cause tou­jours une impres­sion très vive. Coïncidence étonnante de l’art et du quo­ti­dien, de la plus grande saleté et de la grande majesté, à la fois magni­fi­que et lépreuse, elle incarne véri­ta­ble­ment le sublime, la déme­sure, la « folie » des gens d’ici… Et eux vont et vien­nent, indif­fé­rents à la beauté qui les entoure, parce qu’elle leur est natu­relle. Beaucoup de nos amis d’Afragola n’y sont jamais allés (l’obs­ta­cle infran­chis­sa­ble de trente kilo­mè­tres ne les empê­che pas cepen­dant d’affir­mer fiè­re­ment que Naples est la plus belle ville du monde !), et para­doxa­le­ment c’est nous qui leur fai­sons décou­vrir ce qu’il y a au-delà du quar­tier, à portée de leur regard et non pas inac­ces­si­ble comme ils le pen­saient sou­vent… Mais l’élément de culture napo­li­taine que l’on retrouve le plus à Afragola, c’est l’hos­pi­ta­lité et le sens de la fête ! Les per­son­nes de notre quar­tier ont beau vivre très modes­te­ment, elles redon­nent son sens au mot de « ban­quet », que je croyais tombé dans la lit­té­ra­ture… Il est beau de voir tout le cœur que les famil­les met­tent à pré­pa­rer un repas somp­tueux, même si les cris auto­ri­tai­res de la mamma « Mangia, mangia, mangia ! » lors­que l’on essaye de négo­cier pour n’avoir qu’une seule moz­za­rella et non deux (entiè­res, évidemment, ici la moz­za­rella est un ali­ment sacré qui ne sau­rait connaî­tre l’outrage du cou­teau) entre les pâtes et la viande, parce les quinze sortes d’anti­pasti absor­bées et la pers­pec­tive de la mon­ta­gne de glace qui nous attend au des­sert nous ins­pi­rent quel­que crainte, peu­vent heur­ter notre sen­si­bi­lité fran­çaise… Cet excès qui peut nous sem­bler si dif­fi­cile à com­pren­dre est aussi l’un des signes d’un grand amour de la vie, même dans les plus gran­des épreuves. Je pense à une amie de la paroisse, Pascualina, une femme qui m’émerveille par son cou­rage et son dévoue­ment… Elle n’a pas été épargnée : veuve, elle a perdu un fils, sa famille vit de gran­des dif­fi­cultés, et c’est elle, malade du cancer, qui les sou­tient tous. Nous la voyons tou­jours à la messe, épuisée par sa chimio mais n’en mon­trant rien, chan­tant à pleins pou­mons et de tout son cœur… Une autre chose qui m’a frap­pée est l’omni­pré­sence du sacré. Elle est par­ti­cu­liè­re­ment sai­sis­sante dans le quar­tier le plus pauvre que nous visi­tons, un peu à l’exté­rieur des Salicelle. Union sur­pre­nante des extrê­mes : les murs défi­gu­rés, les gamins qui vous tour­nent autour comme des rapa­ces, la saleté… Et à côté, des cru­ci­fix par­tout et une statue gran­deur nature de Padre Pio, au milieu du square, des repro­duc­tions de la grotte de Lourdes. Ce qui m’étonne, dit Dieu, c’est l’espé­rance. Et je n’en reviens pas. Cette petite espé­rance qui n’a l’air de rien du tout. Cette petite fille espé­rance. Immortelle. (Péguy)

Il est temps d’ache­ver cette lettre déjà bien trop longue… Je vous sou­haite une belle fin d’été, et une bonne ren­trée ! Je me confie plus que jamais à vos priè­res, ainsi que ma com­mu­nauté et toutes les per­son­nes que nous connais­sons ici. Soyez assu­rés de ma prière fidèle et de mon amitié, dans la joie de rece­voir bien­tôt de vos nou­vel­les ! En Dieu,

Marie-Domitille Août 2010


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