• 19 avril 2012
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Témoignage de Marie à Bangkok, Thaïlande

Depuis plus d’un an et demi, Marie est au Point-Cœur de Bangkok. Sa vie toute cachée au cœur de ce quar­tier, de cette immense ville, est pleine de ren­contres, de visa­ges, d’enfants ! Elle nous pré­sente cer­tains d’entre eux, Mo Me, Paa Puu, Bok nous sont pré­sen­tés dans ces quel­ques lignes.

Les enfants jouent…

Un après midi, j’étais au Point-Cœur pour accueillir les enfants. Un petit groupe est entré. Ils se sont mis à jouer ensem­ble au "fac­teur n’est pas passé". Ils cou­raient, riaient, chan­taient et tapaient des mains. Une enfant était là, elle était encore trop petite pour pou­voir jouer et ren­trer dans le cercle, ce qui ne l’empê­chait pas d’être comme un électron de gaieté tout autour. Elle était toute tendue vers ses amis et leur jeu, elle guet­tait leur réac­tion, leur visage… Le sou­rire qui venait éclairer le visage de l’un se retrou­vait sur le sien, le rire du garçon qui venait de se faire attra­per la secouait comme un pom­mier. Soudain celle qui était en course s’est arrê­tée. L’enfant aussi. Elle regarde, le temps sus­pendu, rien ne compte plus que l’autre, que ce qu’il va faire. À la suite de sa cama­rade, la petite fille de tout son être s’élance et se donne en une course riante, vibrante. Assise dans un coin, je les regarde jouer, se donner et s’oublier. Leur joie me paraît par­faite.

Les enfants, un nom, un visage, un être unique…

Mo Me, quand elle arrive au Point-Cœur, crie notre nom tout en nous sau­tant dans les bras. Il m’arrive de m’écrouler tant elle se jette fort et qu’elle est lourde ! Lorsqu’elle est là, on le sait, son nom est cer­tai­ne­ment celui qu’on entend le plus : "Mo Me ne frappe pas ton copain, Mo Me qu’est-ce que tu fais dans la cui­sine ? Mo Me ne touche pas à tout…" Mais c’est un être entier et vrai, elle ne sait pas mentir. Un jour, alors que je ren­trais d’apos­to­lat avec une amie, Mo Me s’est jetée à mon cou (son cri quel­ques secondes avant m’a permis d’anti­ci­per, de flé­chir les genoux, d’ancrer mes deux pieds au sol et de rester debout à la récep­tion de tout Mo Me dans mes bras !) en disant : "Phii oooonnnn ! Il y a une sur­prise pour toi, mais je ne peux pas le dire, c’est une sur­prise !" (les filles avaient pré­paré quel­que chose pour mon année et demie de mis­sion et lui avaient bien sûr demandé de garder le secret.) Mais en voyant la spon­ta­néité et l’inno­cence avec laquelle elle avait dit cela, nous nous sommes toutes mises à rire. Mo Me est aussi cette enfant qui a déjà vécu et vu des choses très dures. Des vio­len­ces à la maison, le sui­cide de son père, les vio­len­ces de la rue… Elle vient au Point-Cœur comme dans un refuge. Parfois, elle aime s’asseoir seule et faire des logos, son jeu pré­féré. Elle fabri­que des mai­sons. Lorsqu’elle est calme et silen­cieuse son visage, par moments, révèle la souf­france qui l’habite. Parfois, lors­que nous prions le cha­pe­let, elle s’endort d’épuisement dans les bras de l’une ou de l’autre. Depuis quel­ques semai­nes, elle a com­pris que si elle vient à l’heure des repas, elle aura un moment pri­vi­lé­gié sans les autres enfants. Alors vous pouvez être sûre qu’à 12 h 00 ou 14 h 00, une petite voix se fait enten­dre à la fenê­tre en disant "peet noj" (ouvre-moi !). Quand on lui dit que ce n’est pas le moment de jouer et que l’on va prier, elle s’écrie : "suat duaj” (je veux prier aussi). C’est comme si elle avait soif d’une pré­sence, d’un cœur où elle pour­rait poser sa tête. Un jour, j’ai sur­pris Mo Me dans la cha­pelle, elle était en train de gron­der for­te­ment Jésus ! "Il est Vivant, Jésus est Vivant". Mon cœur s’est mis à chan­ter.

Par moments, on dirait que nos amis connais­sent mieux Jésus que nous, alors que la plu­part ne connais­sent même pas son nom. Dans leurs fai­bles­ses, leurs épreuves ils sem­blent s’appuyer sur Lui comme un vieillard sur une canne. Ce qui les rend beaux, c’est qu’en fait Jésus les aime tel­le­ment ! Il se fait l’appui, le sou­tien des petits et des pau­vres. Il nous aime.

Paa Puu est une amie que nous avons ren­contrée pour la pre­mière fois avec Eva, il y a quel­ques mois. Durant cette période, nous prions en com­mu­nauté pour que l’Esprit Saint nous guide vers ceux qui sont seuls, qui souf­frent, qui ont soif d’une amitié, d’une ren­contre. C’est dans la rue que nous avons ren­contré Paa Puu. Nous l’avons sim­ple­ment saluée et sa réponse a été immé­diate, elle a pris nos mains dans les sien­nes tout en nous embras­sant. Puis elle nous a invi­tées à ren­trer chez elle. Derrière un petit por­tail de bois, au fond du jardin où s’entas­sent paniers en osier et coqs, se trouve sa maison de bois. Elle fait 2 m x 2 m, elle est bien tenue ; à vrai dire, il n’y pas grand chose, elle vit à même le sol et il y fait très chaud. Ce jour-là, tantôt elle s’écroulera dans nos bras en pleu­rant, tantôt elle rira en nous tou­chant le visage et les mains. Elle a bu, elle est saoule, elle le dit elle-même. Son cri, qu’elle étouffe et fait resur­gir dans l’alcool, est celui de l’aban­don de ses enfants dont elle n’a plus aucune nou­velle. Son cri est celui de la soli­tude, une ter­ri­ble soli­tude que rien n’arrive à com­bler, ni même la fuite, ni même l’alcool. Alors quand elle nous voit là, assi­ses à côté d’elle, elle ne cesse de nous tou­cher comme pour véri­fier qu’on est bien là, pré­sen­tes tout à côté d’elle. Depuis, nous allons visi­ter Paa puu régu­liè­re­ment, nous sommes deve­nues amies. Petit à petit, on l’a vue se redres­ser et ce n’est pas une expres­sion, vrai­ment, chaque jour elle se tenait plus droite, elle retrou­vait une dignité. Les voi­sins le disent, Paa Puu c’est celle qui boit, c’est l’alcoo­li­que. Pour nous, Paa Puu est autre chose, c’est tel­le­ment plus grand, c’est Jésus blessé. Aujourd’hui, elle nous accueille de sa grande dignité sobre de tout alcool, nous disant ces sim­ples mots : "Vous êtes dans la maison d’un pauvre, je n’ai rien". Elle nous dit qu’elle n’a rien et pour­tant elle donne tout ce qu’elle est.

Enfin j’aime­rais vous pré­sen­ter une jeune de quinze ans. C’est une ren­contre silen­cieuse, sans un mot, la ren­contre d’une pré­sence, d’un sou­rire, d’un don. Bok a une mala­die géné­ti­que qui la para­lyse tota­le­ment, elle ne peut pas parler. Sa grand-mère et sa sœur de douze ans s’occu­pent d’elle. Son père et son oncle sont morts de cette même mala­die (je ne peux vous dire le nom ou seu­le­ment en Thaï !). S’appro­cher de Bok, c’est comme s’appro­cher de l’Eucharistie, Il ne dit rien, Il est silen­cieux, seule sa Présence parle. Elle est là, expo­sée sou­riante et rayon­nante dans un corps déformé par la mala­die. Sa beauté inté­rieure vient tou­cher les âmes.

Marie.

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