• 7 mai 2011
fr

Témoignage de Mauricio Munoz de la Fazenda do Natal au Brésil

Daniel et son grand frère Marcos

Mauricio est per­ma­nent à Points-Cœur. Argentin d’ori­gine, il a déjà vécu plu­sieurs mis­sions, au Brésil, en France, en Equateur. Il est de retour au Brésil depuis plu­sieurs années, à la Fazenda do Natal, ce vil­lage d’accueil où une qua­ran­taine de per­son­nes vivent actuel­le­ment, recèle de tré­sors au quo­ti­dien...

[...] L’une des choses qui me sur­prend tous les jours davan­tage : la façon dont le quo­ti­dien se trans­forme à chaque ins­tant en un événement devant lequel nous pou­vons nous émerveiller. Et ceci se mani­feste notam­ment dans les mille et une peti­tes phra­ses que l’on peut se dire quand on se retrouve pour le déjeu­ner, quand l’on va par-ci, par-là, quand on se rend visite.

“Aujourd’hui, j’ai été sage” (Daniel)

Rien de plus grand, sur­tout quand on a neuf ans, que de pou­voir dire cela ! Et pour Daniel, cela revêt une valeur par­ti­cu­lière. L’année der­nière, l’école était tout une aven­ture, sur­tout pour les ins­ti­tu­tri­ces qui avaient bien du mal à le faire rester en classe. Vif de nature, chan­geant les “s” en “z”, Daniel avait l’habi­tude d’arri­ver à l’école et de passer les quatre heures de cours en une éternelle recréa­tion. Son ins­ti­tu­trice, débor­dée par les choses à faire, ne par­ve­nait pas à sur­veiller ses élèves et à partir à sa recher­che. Les retours à la Fazenda se fai­saient donc accom­pa­gnés de mots sur son com­por­te­ment. Ce fut un devoir de chacun : de Marie-Agnès et Renaud qui accueillaient Daniel dans leur maison, de son frère Marcos, des autres enfants et de la direc­trice de l’école. "Retourner à l’école" cer­tains après midi avec Daniel pour par­ti­ci­per aux leçons ; lui expli­quer l’impor­tance d’étudier et de rester dans la salle de classe quand les autres y étaient ; l’accom­pa­gner pour qu’il demande pardon à ses ins­ti­tu­teurs à qui il man­quait de res­pect… Ce fut un tra­vail ardu pour tous. Mais cette année, après le pre­mier jour de classe, il est arrivé au déjeu­ner avec un sou­rire jusqu’aux oreilles en disant : " Aujourd’hui, j’ai été sage", ce que l’on pour­rait tra­duire par " aujourd’hui je ne suis pas sorti de la salle et j’ai fait mes devoirs". Le dicton a raison : l’espé­rance est bien "ce qui se perd en der­nier".

“Ça y est, j’ai fini de faire le pain” (Mateus)

Maigre et dégin­gandé, Mateus a qua­torze ans et atteint pres­que le mètre quatre-vingt. Il est le frère d’Henrique et de Rafaël qui vécu­rent à la Fazenda, il y a de cela dix ans. Quand la maman de Mateus a donné nais­sance à Raphaëlle, sa der­nière fille, la dépres­sion a pris le dessus et elle ne fut plus jamais la même. Rafaël, le frère aîné, voyant que la situa­tion de la famille deve­nait de plus en plus dif­fi­cile, nous avait demandé d’accueillir ses trois plus jeunes frères, le temps pour lui de trou­ver une nou­velle maison et de per­met­tre ainsi à la situa­tion de retrou­ver une cer­taine nor­ma­lité. Mateus à part gran­dir en taille, n’avait pas fait grand-chose d’autre : le quar­tier l’atti­rait davan­tage que le reste et traî­ner ici ou là la rem­plis­sait ses jour­nées. Son arri­vée à la Fazenda, a struc­turé un peu sa vie, l’a mis face à d’autres réa­li­tés : il ne savait ni lire ni écrire, il devait vivre dans une maison en ayant des res­pon­sa­bi­li­tés (faire la cui­sine, ranger sa cham­bre, laver son linge) et il devait trou­ver quel­que chose à appren­dre qui aide­rait toute la com­mu­nauté. Cela fait main­te­nant quel­ques mois qu’il est res­pon­sa­ble avec Yohann de faire le pain pour tous. Réputé pour être bon et consis­tant, c’est aussi une grande aide économique pour la Fazenda. Mais faire le pain n’est pas si simple : il faut couper le bois, cher­cher les ingré­dients, remuer les brai­ses dans le four, faire les pains, les cuire, les repar­tir dans les mai­sons, tout laver, et ceci est une liste réduite de tout ce qu’il faut faire… Avant cela, il doit aussi faire ses devoirs et ensuite se pré­pa­rer en cou­rant pour se rendre à l’école. Les pre­miers temps ne furent pas faci­les : assu­mer une res­pon­sa­bi­lité comme celle-là n’était pas seu­le­ment quel­que chose d’exté­rieur, mais un combat de tout son être qui avait besoin d’adhé­rer à une pro­po­si­tion bonne par nature mais que la paresse rédui­sait. La patience de Yohann et le fait de pré­pa­rer de ses pro­pres mains quel­que chose pour tous furent plus forts et aujourd’hui, deux fois par semai­nes, il peut dire : "ça y est, j’ai fini de faire le pain".

"Ce serait bien de savoir comment va Irene, la maman de Victoria". (Anita)

Cela fait quinze ans qu’Anita vit à la Fazenda do Natal. Elle est arri­vée chez nous après être passée par des moments très dif­fi­ci­les à cause d’une mala­die psy­cho­lo­gi­que. Depuis lors, elle occupe ses jour­nées entre sa maison et l’église, où de 5 h 00 du matin, heure à laquelle elle com­mence à balayer le sol, jusqu’à 19 h 30, heure à laquelle finit la messe, elle sera cons­tam­ment pré­sente. Ce n’est pas tou­jours facile pour Anita, parce que la mala­die prend par­fois le dessus et les choses devien­nent plus dif­fi­ci­les : sou­ve­nirs, his­toi­res et situa­tions assom­bris­sent ses jour­nées. D’où la dif­fi­culté pour elle de vivre des rela­tions nor­ma­les avec les autres. Mais depuis quel­ques mois, les choses chan­gent. Elle vient au déjeu­ner de la com­mu­nauté, et même si elle ne mange pas comme tout le monde, elle par­tage ce moment avec tous. Elle a également com­mencé à par­ti­ci­per aux soi­rées films avec les enfants (même si elle ne peut s’empê­cher de com­men­ter : « ce n’est pas bien ces his­toi­res de sor­ciè­res dans les films »), elle vient écouter de la musi­que ou passe pren­dre un café dans notre maison. Il est vrai aussi que quand il y a des orages ou le ton­nerre, il faut cher­cher Anita et lui dire que tout va bien : les orages ne sont pas des moments faci­les pour elle. Ce qui plus que tout me sur­prend, c’est sa capa­cité malgré sa mala­die à être tou­jours atten­tive aux plus souf­frants. Et cela m’a stu­pé­fait, il y a peu : Anita qui pour­tant n’était pas dans ses meilleurs jours, alors que nous étions tous les deux à l’ado­ra­tion, d’un coup, se retourne, me regarde et me dit : « Ce serait bien de savoir com­ment va Irene » – elle aussi a d’impor­tants pro­blè­mes psy­cho­lo­gi­ques et a vécu quel­que temps avec nous –. Puis elle s’est remise à prier, avec la cer­ti­tude de porter en elle quelqu’un par­ta­geant la même souf­france.

Mauricio Munoz

Soutenez la mis­sion à la Fazenda


Mauricio Mateus Daniel et Renaud
Revenir au début