• 8 avril 2010
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Témoignage de Nadja : Ukraine, fev. 2010

Dessin de Nadja

Nadja est à Lviv, Ukraine. Elle vit sa mis­sion au Point-Cœur tout en étudiant à l’Académie des Beaux-Arts. Voici un extrait de sa lettre aux par­rains de février 2010 des­crip­tion de la vieillesse et de la beauté de ces mamies qu’elle visite tous les diman­ches :

"Nous en sommes à l’étude de la tête – on nous a donc demandé de pré­sen­ter quel­ques por­traits à l’examen. Je me suis rendue à deux repri­ses dans la maison de retraite que nous allons visi­ter tous les diman­ches après-midi pour des­si­ner. De toutes ces figu­res que mes yeux affa­més se plai­sent à dévo­rer, ce sont celles qu’ils goû­tent avec le plus de délice. À contre-cou­rant peut-être de notre chère société de jeu­nesse éternelle, il m’a semblé que le visage de la vieillesse était d’une richesse iné­pui­sa­ble pour abor­der le por­trait car chaque ligne de ride est une sagesse nou­velle pour la main qui des­sine. La peau de Pani Mila est dia­phane, on peut lire au tra­vers et comp­ter cha­cune de ses veines. Les rides de Pani Antonina sont exac­te­ment symé­tri­ques de part et d’autre d’un axe ver­ti­cal, visi­ble, depuis le cuir che­velu jusqu’à la lèvre supé­rieure avec une net­teté qui dit tout de sa per­sonne. Olenka, toute jeune au contraire, alitée depuis dix ans, a révélé sous mon crayon un regard magni­fi­que d’une étrange den­sité.

Et le por­trait de Pani Antonina m’a donné l’occa­sion de plon­ger la tête la pre­mière dans le sens de ma mis­sion Points-Cœur. […] Pani Antonina donc est ma grande amie de Don Presta. Il semble qu’elle ait été une femme très active, très spor­tive et très belle […]. Pour se main­te­nir en forme, elle fait des trac­tions en attra­pant des san­gles qui pen­dent du haut de son lit entre des sacs plas­ti­ques en tous genres conte­nant ses plus pré­cieux tré­sors : mou­choir en lam­beau, lime à ongle, arti­cle de jour­nal, pho­to­gra­phie – maigre carnet d’adresse. Quand au jour fixé j’entre dans sa cham­bre pour des­si­ner, je com­prends qu’une fois de plus se joue pour elle le drame de la vieillesse et en effet : elle me montre aus­si­tôt qu’elle ne peut plus hisser son corps de quel­ques cen­ti­mè­tres – dur cons­tat d’une perte de moyens sup­plé­men­taire. Bien sûr, elle me dit tout de suite qu’elle veut mourir, que cette vie n’a plus de sens et que ces san­gles, si elles ne ser­vent plus à la main­te­nir en forme, lui per­met­tront bien­tôt d’en finir. Je lui dis que j’aime­rais bien qu’elle soit encore là diman­che pro­chain quand on revien­dra la voir avec les filles et je ne sais pas com­ment cacher mon carton à dessin. Mais comme je suis venue pour ça, elle m’encou­rage fina­le­ment à m’asseoir et se pré­pare à poser. La pré­pa­ra­tion du modèle a pris à Don Prestarelli un sens extra­or­di­naire. Chaque per­sonne que j’y ai des­si­née m’a deman­dée ou plutôt m’a imposé un temps de pré­pa­ra­tion plus ou moins long. […] Quand j’avais demandé à Pani Mila si je pou­vais la des­si­ner, elle m’avait répondu : « Mais je suis vieille ! Il fal­lait me des­si­ner quand j’avais vingt ans ! Je ne suis plus belle ! ». Après avoir regardé les des­sins que j’avais fait d’elle, elle inter­pel­lait les gens dans le cou­loir en disant : « Venez voir la kraaaas­siiiva Pani Mila ! La très belle Pani Mila ! Venez la voir, la vieille, le plus beau modèle de tout l’étage !  » Un petit mira­cle en soi. Et je dois vous dire que j’ai goûté moi aussi à la joie rare et immé­diate de l’émerveillement ; pren­dre le temps de regar­der, cher­cher les pépi­tes d’or et se dire en soi-même : c’est beau. Voici la beauté, devant moi, offerte.

Ce ne fut pas du tout la réac­tion de Pani Antonina qui, après un coup de peigne désor­mais tra­di­tion­nel, a choisi de pren­dre comme posi­tion celle qu’on aura tous plus ou moins le jour de notre mort. Les yeux mi-clos, elle croise les mains sur sa poi­trine et pour bien pré­ci­ser son atten­tion, fouille dans un tiroir pour y pren­dre un stylo qu’elle tient levé vers le ciel entre ses deux mains et marque avec son doigt la ver­ti­cale de sa fic­tive croix mor­tuaire. En épiant ma réac­tion à tra­vers ses yeux mi-clos, elle dit : « Davaï ! Vas-y. » Au cons­tat – peut-être – de ma détresse, elle fait dis­pa­raî­tre son cru­ci­fix ima­gi­naire au fond de son tiroir d’ori­gine et reprend sa pose cada­vé­ri­que. Je suis restée silen­cieuse et sur­tout je suis inca­pa­ble de ne rien faire comme vous pouvez l’ima­gi­ner. Cette femme vou­drait se livrer morte à mon regard tandis que je la veux vivante. Je des­sine sans aucune concen­tra­tion et avec d’énormes fautes de pro­por­tion en attra­pant pour­tant quel­que chose de sa détresse et bien que le dessin soit mau­vais, je vois bien dans ses yeux qu’elle pense à la mort avec un déses­poir sans nom. Les choses empi­rent quand je lui montre la catas­tro­phe, je n’ai su que sou­li­gner son regard triste et sous les pom­met­tes, le creux de la vieillesse. Blessée de se voir aussi vieille sous mon trait, elle me demande un miroir pour regar­der ses yeux. Je les lui montre en zoo­mant sur l’écran numé­ri­que de mon appa­reil photo qui fait office de miroir – et c’est la goutte d’eau. Elle ne sup­porte pas le choc visuel de sa vieillesse, empiré par la mala­dresse de mon dessin et je vois cette grande dame encore debout dans son esprit s’effon­drer dans des pleurs d’enfant. Alors comme je n’ai rien à dire, je pleure aussi et nous pleu­rons toutes deux, la vieille qui vou­drait déjà être au qua­trième des­sous, l’artiste qui n’a pas su com­ment faire, les amies qui regar­dent ensem­ble la souf­france et la mort dans les yeux.

Voilà. J’aime­rais bien vous dire que j’ai été tou­chée par la grâce pour trou­ver des mots de réconfort ou que j’ai fait un deuxième dessin magni­fi­que qui a su lui mon­trer le sens de sa vie et la beauté de cha­cune de ses rides – mais non. Rien. J’ai séché mes larmes, moi aussi, et j’ai répondu pour la énième fois à ses ques­tions quand, calmée de son cha­grin de vieille, elle a choisi pour repren­dre pied les sphè­res super­fi­ciel­les de la mon­da­nité […].

Chercher les pépi­tes d’or au cœur de la souf­france, je crois que c’est vrai­ment le sens, la raison d’être de Points-Cœur, et comme le disait Jasi pour me conso­ler, il n’y a pas un jeune volon­taire Points-Cœur qui, dans un quar­tier pauvre du Brésil ou dans une paroisse à Naples, ne fasse au moins une fois dans sa mis­sion cette même expé­rience. Être là, regar­der la souf­france, pleu­rer peut-être – et c’est tout.[…]"

Nadja

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