• 9 février 2012
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Témoignage de Nathan, Point-Cœur du Pérou : El Hogar de la Paz

Le Point-Cœur Santa-Rosa de Barrios Altos, Nathan (dr)

Nathan, après un pre­mier séjour au Chili est depuis plu­sieurs mois au Point-Cœur Santa-Rosa du Pérou. Il décrit dans cette nou­velle lettre, ces ren­contres au centre tenu par les Sœurs de Mère Teresa.
Découvrez ces visa­ges, cette pré­sence auprès des enfants han­di­ca­pés accueillis... Un voyage bou­le­ver­sant :

El Hogar de la Paz de la Madre Teresa - le lieu de paix de la Mère Teresa

C’est un bâti­ment qui se situe entre l’Avenue 28 juillet (fête natio­nale) et la rue Aviation. Il est peint en marron et rose saumon. Un édifice de deux étages où sont accueillies des per­son­nes vivant dans la rue. Personnes n’ayant ni famille, ni ami, ni connais­sance. Le rez-de-chaus­sée reçoit les hommes adul­tes. Le pre­mier étage reçoit les enfants. Les enfants qui sont par­fois déjà ado­les­cents ou adul­tes (de notre âge), mais encore des enfants quand même. Ces per­son­nes y sont recueillies pour les « sortir » d’une situa­tion d’exclu­sion ou d’aban­don. D’exté­rieur, il ne se voit pas mais il y a un jardin à l’inté­rieur. Il y a des arbres, des fleurs… Un vrai jardin vert ! Les « gens » y pas­sent la plu­part de leur temps. Nous, on y va tous les ven­dre­dis. On y va pour être au pre­mier étage, avec les enfants. On ‘s’arme’ de notre cha­pe­let et on y va à pied. C’est à vingt, vingt-cinq minu­tes de la maison mais il faut passer par quel­ques endroits non recom­man­da­bles aux « grin­gos ». Lorsque l’on sort du quar­tier, il faut être pru­dent. Spécialement dans la rue Aviation ; en réa­lité, on y achète et l’on n’y vend que des vélos, des cha­riots, des pous­set­tes… au détail ! Quelle que soit la pièce que tu cher­ches, il y a moyen de la trou­ver. Eux, ils démon­tent, remon­tent, des­sou­dent et sou­dent, assem­blent, y met­tent un coup de pein­ture et ça part sur le marché, Avenue 28 juillet, la rue per­pen­di­cu­laire. Mais – et ça, c’est une paren­thèse – on y a aussi quel­ques amis au rez-de-chaus­sée, chez les adul­tes. Par exem­ple, Félix est un homme qui vivait dans la rue, à deux pâtés de mai­sons du nôtre. Vivant, mais vivant au milieu de déchets et des pou­bel­les. Une « parois­sienne » s’en est rendu compte et l’a nourri matin, midi et soir (une sainte cette femme, elle s’appelle Señora Rosario). Un jour, à la sortie de la messe, elle nous a pro­posé de le sortir de là. Elle lui a demandé s’il était d’accord. Nous avons demandé aux Sœurs de la Charité (sœurs de Mère Teresa) si elles étaient prêtes à le rece­voir. Ce sont elles qui se char­gent des per­son­nes dans ce « lieu de vie ». Les deux par­ties étaient fixées. Il m’a fallu aider Félix à se lever, avec la Señora Rosario, à mar­cher jusqu’à l’église la plus proche où les sœurs nous ont prêté une salle pour le chan­ger. Nous lui avons enlevé ses vête­ments ; ils lui col­laient à la peau, ainsi qu’une mul­ti­tude d’insec­tes. Un corps si abîmé, un corps si meur­tri… que si jusque-là c’est l’odeur qui insup­porte ; après cela, ce sont les bles­su­res, les cou­pu­res, les cica­tri­ces qui han­tent ! C’est un corps char­cuté. Mais il faut se repren­dre et le pren­dre en charge. Nous avons des vête­ments et du parfum qui lui sont des­ti­nés. On le change, on l’habille, on lui passe aux pieds une paire de pan­tou­fles. On le par­fume pour camou­fler l’odeur. Et on essaye de négo­cier un taxi qui veuille bien nous emme­ner malgré son état et le lieu où l’on va. Lui, d’appa­rence, on ne croi­rait pas qu’il vivait dans la rue. On y arrive.

Pour infor­ma­tion, une partie du psaume de la messe du jour était :
« el levanta del polvo al des­va­lido,
alza de la basura al pobre,
para hacer que se siente entre prin­ci­pes
y que herede un trono de gloria »

« il relève le faible de la pous­sière
et tire le pauvre du tas d’ordu­res,
pour les faire asseoir avec les prin­ces
et leur attri­buer la place d’hon­neur. »

Le taxi nous a dépo­sés à la porte du « lieu de vie ». Les sœurs l’ont pris en charge. Elles l’ont lavé, séché, habillé, lui ont donné à manger, un lit, une cham­bre (par­ta­gée) et des com­pa­gnons. Aujourd’hui, à chaque visite, j’essaie de passer saluer Félix, quand il n’est pas en thé­ra­pie ou dans un des ate­liers pro­po­sés. Il a bonne mémoire et se sou­vient bien de moi. Un Félix feliz (content) disait la Señora Rosario. Il a un œil aveu­gle, c’est à « ça » que je l’ai reconnu la pre­mière fois. Les sœurs l’ont rasé, lui ont coupé les che­veux, mis des habits pro­pres et nou­veaux, il a grossi, ce n’est plus le même homme. Et il y a même ce sou­rire qu’il n’y avait pas lors de notre pre­mière ren­contre. Imaginez, rien à voir du tout avec l’homme qui vivait dans la rue. Et s’il n’est même plus riche, même plus pauvre, il est plus digne. Je conti­nue mon récit. Nous arri­vons donc le ven­dredi matin de bonne heure et de bonne humeur. C’est notre apos­to­lat exté­rieur (au quar­tier), là, nous y ren­controns Raoul qui nous ouvre la porte. Puis nous ren­controns Hector, qui cui­sine en com­pa­gnie de quel­ques-unes des sœurs novi­ces ou aspi­ran­tes de la Charité. On y cui­sine avec les dons reçus. Nous mon­tons au pre­mier étage. Là, en cui­sine, il y a Gloria qui vient de se marier dans l’église du « lieu de paix ». Il y a la sœur Walter, sou­riante et il y a Sawyer sou­riant également en com­pa­gnie de Felipe. Les sœurs, c’est leur mis­sion, leur voca­tion, leur vie. Sawyer est employé depuis quel­ques dizai­nes d’années là-bas. Hector est employé également. Raoul est « pen­sion­naire ». Felipe est béné­vole. Et Gloria, je ne sais pas. Chacun a sa place et son rôle. Juan se forme, lui, et rem­place Sawyer quand il n’est pas là. Parfois, il y a quel­ques clas­ses de col­lège qui y pas­sent la mati­née pour aider. Il y a aussi quel­ques femmes qui vien­nent tous les jours pour laver le linge et l’étendre en contre­par­tie de leur déjeu­ner. Et évidemment, il y a les enfants, qua­si­ment la tota­lité en chaise rou­lante. Il y a Marcos (mon pré­féré, oups !) avec un sou­rire sans dent, Santos avec un regard qui te ferait pres­que croire qu’il va parler, Angel qui n’est pas un ange, Maximo & Hector, deux frères, Hugo, Vicente, Franck, Cristian qui est capa­ble de beau­coup mais qui est un peu têtu, José, Jorge, Jonathan et j’en passe… qui ont entre quinze et vingt-cinq ans (plus ou moins) !

Nous aidons selon les besoins. Pendant que Sawyer lave les dents, rase la barbe, savonne ou rince l’un, nous, on sèche on habille un autre. Un tra­vail d’équipe. Mais il faut aussi balayer et « ser­piller » cham­bres et cou­loirs, porter le linge à laver, étendre le linge, rap­por­ter le linge à plier et le plier, repas­ser le linge du diman­che (che­mi­ses et pan­ta­lons blancs), laver les chai­ses rou­lan­tes, laver les gants et ser­viet­tes de toi­lette, pareil pour les ser­viet­tes de table, laver les bros­ses à dents, donner à manger aux enfants et les cou­cher dans leur lit pour la sieste. Il faut aussi leur couper les che­veux et les ongles par­fois (aïe, aïe, aïe)… Et ce n’est pas une partie de plai­sir ni pour eux, ni pour moi !

Qui sont-ils, ces enfants ? Enfants reje­tés, aban­don­nés, aux corps défor­més, frêles et fra­gi­les, ne sachant s’expri­mer qu’avec quel­ques sons, fai­sant des mou­ve­ments de balan­cier de gauche à droite ou d’avant en arrière sur leur chaise, dor­mant, rêvant, silen­cieux. Je crois que ce qui choque, c’est leur appa­rence et ce qui touche, ce sont leurs regards. Leurs corps sont « repous­sants » mais leurs mains t’atti­rent à eux avec une telle force qu’une fois collé à eux, on y res­te­rait des heures. Ma pre­mière réac­tion, mon pre­mier réflexe a été de fermer les yeux, puis de les ouvrir en grand. Moi, ce que j’aime faire, c’est me poser à côté d’eux sur leur lit. Leurs corps sont tel­le­ment cour­bés qu’il y a de la place pour deux ou trois. Je les sou­lève de leur chaise rou­lante et les pose dans leur lit. Je les ins­talle, puis je me pose également. Je suis là sans rien faire et sans rien dire, les jambes flot­tant au-dessus des bar­reaux du lit, allongé à côté d’eux. Là où ce n’est que regards, sou­ri­res et ten­ta­ti­ves d’amour et d’amitié. Cinq minu­tes, pas for­cé­ment plus, c’est là que se situe notre pré­sence, c’est là qu’est notre « mis­sion » et les sœurs l’ont com­pris. Elles nous lais­sent libres d’essayer de les faire mar­cher, de les pro­me­ner en chaise rou­lante, elles nous lais­sent les aimer comme ça, de cette façon, à notre manière. On n’y est pas for­cé­ment utiles, mais on y est pré­sent et fidè­le­ment pré­sent. Parfois, on ne fait rien du tout d’autre que d’être, avec eux et de leur tenir la main (ou à l’inverse). Mais c’est un lieu plein de vie. Il y a de la musi­que dans les cou­loirs et des déco­ra­tions (en temps de fêtes). Les sœurs, en ces occa­sions de fêtes, les habillent avec leurs vête­ments du diman­che pour la messe, elles sont atten­ti­ves à sou­hait. Les enfants assis­tent aux messes du pre­mier étage et les sœurs du rez-de-chaus­sée, puis­que tous vivent ensem­ble et que la cha­pelle est pour tout le monde.

Nathan

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