• 10 août 2012
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Témoignage de P. Jean-Marie à Berlin

P. Jean-Marie, Rebekka, Alexis, Lakshmi, Marianne et Suzanne. Le Point-Cœur de Berlin.

P. Jean-Marie est prêtre de Points-Cœur et vit à Berlin depuis sa fon­da­tion. Voici un extrait de sa der­nière lettre où il pose un regard sur ces der­niè­res ren­contres, un voyage ber­li­nois qui nous entraine au cœur de l’homme, une réa­lité dif­fi­cile dans laquelle pointe une touche d’espé­rance :

Ma col­lè­gue Leila m’avait parlé, d’une vieille dame dif­fi­cile accueillie à l’hôpi­tal Sankt Hedwig en géria­trie. Cette grand-mère lui avait fait un tel effet qu’elle était en train de remuer ciel et terre pour lui trou­ver une place dans un établissement psy­chia­tri­que spé­cia­lisé. Les gémis­se­ments de la malade étaient si insou­te­na­bles que peu osaient encore entrer dans sa cham­bre au bout d’une semaine chez nous, et son leit­mo­tiv en était le désir de mourir. Lorsqu’enfin je passai la porte, il fallut un temps pour que s’ouvre la cara­pace de souf­france, mais la vieille dame se révéla inta­ris­sa­ble sur ses sou­ve­nirs d’enfance, sur la petite église luthé­rienne en Poméranie, les kilo­mè­tres à pied, endi­man­chée, pour aller chan­ter les can­ti­ques à la tri­bune. Puis sou­dain replon­gée en gémis­se­ments. « Pourquoi le bon Dieu me laisse-t-Il là ? Je suis là sur mon lit à ne servir à rien. Pourquoi ? » Regard très étonné lors­que je lui dis que peut-être ce temps est au contraire extrê­me­ment utile, car sa patience et son cou­rage dans l’épreuve tom­bent dans l’escar­celle de Dieu, qui en fait sans nul doute des grâces fort effi­ca­ces. « Même pour ces jeunes d’aujourd’hui, par exem­ple, qui sont si perdus, qui ne connais­sent pas Dieu et font n’importe quoi ? » N’en doutez pas madame ! C’est pour vous l’heure de la prière d’offrande. « Ah ça alors, même pour les jeunes… »
Je revis Leila le len­de­main pour lui dire mon esti­ma­tion per­son­nelle quant à la « folie sui­cido-dépres­sive » de la vieille dame, et la trou­vai enra­gée. « Elle m’a bien eue ! Je me suis fait rouler comme une bleue ! J’avais même exigé une exper­tise psy­chia­tri­que, et le méde­cin ce matin m’a toisée en riant et en iro­ni­sant sur mon petit cœur bleuet ! » De fait… je dus me ranger contre le mur cet après-midi là pour lais­ser passer la mémé guille­rette qui gam­ba­dait avec son déam­bu­la­teur. « Merci bien Monsieur, vos paro­les me sont bien utiles ! Je rentre chez moi ce soir ! » Autres ren­contres moins drôles, celles qui me sont don­nées occa­sion­nel­le­ment avec des per­son­nes inter­nées en psy­chia­trie. Comme ce jour où une per­sonne en trai­te­ment avec qui je m’étais lié d’amitié dans la cour me pressa de visi­ter une femme qu’il avait remar­quée dans les thé­ra­pies de groupe. « Un den­tiste », disait-il, « une femme remar­qua­ble, je ne com­prends pas qu’elle pleure ainsi sans inter­rup­tion ». Le méde­cin m’attrapa au pas­sage pour m’aver­tir qu’elle était dans le trou le plus pro­fond depuis un mois, qu’elle deman­dait sûre­ment l’extrême onc­tion pour pou­voir se sui­ci­der tran­quille­ment (?). J’entrai dans la cham­bre, et de fait, elle pleu­rait. De but en blanc, elle me demande où est Dieu, com­ment cela se fait-il qu’Il per­mette cela, com­ment réta­blir le contact avec Lui. Puis ces expli­ca­tions « Oui, petite fille, j’ai tou­jours prié, et puis lors­que je me suis mariée, j’allais à Dieu à tra­vers mon mari, mais main­te­nant il est parti, il est avec une femme connue sur inter­net, il a cassé cette confiance enfan­tine et pro­fonde en Lui… Dieu n’est plus là ! » Elle me demanda avec insis­tance de pou­voir appren­dre à prier, et tout le temps de sa pré­sence à l’hôpi­tal vint passer de longs temps dans la cha­pelle, assis­tant aussi à l’ado­ra­tion. A cause de plu­sieurs autres ren­contres tout à fait sem­bla­bles pour le fond, je suis convaincu que nombre des mala­des dits psy­chia­tri­ques souf­frent avant tout du sen­ti­ment de l’absence de Dieu, du non-contact avec Lui, qui pro­vo­que des bri­su­res en domino dans leur psychè et dans leur corps. Plusieurs coups de fil reçus après la paru­tion d’un arti­cle sur nous dans un grand jour­nal ber­li­nois n’avait d’ailleurs pas d’autre teneur : « Où est Dieu, pouvez-vous m’appren­dre à prier ? »
Quand on entre dans cette sec­tion psy­chia­tri­que de l’hôpi­tal, on a vrai­ment l’impres­sion d’être une miette de pain jetée aux canards. Comme s’il suf­fi­sait d’un regard aimant posé sur un de ces visa­ges atones ali­gnés dans le cou­loir pour que sou­dain on soit happé. Comme ce vieux fou aux che­veux en héris­son qui me pos­tillonna au visage « Je suis fou pour appor­ter la paix dans le monde ! Dieu m’a fait fou pour que les gens revien­nent à l’essen­tiel ! » Pour en conclure avec la prière, voilà un mail reçu d’un col­lè­gue de mon âge, passé par bien des vicis­si­tu­des et marqué par une expé­rience mal­heu­reuse dans une secte. Je lui avais fait part de ma joie de l’ado­ra­tion, et lui voyant un air curieux, j’expli­quai qu’il s’agit d’une prière ou rien ne se passe. Le len­de­main, le voilà au der­nier rang, dans la cha­pelle de l’hôpi­tal. Puis le sur­len­de­main, le voilà qui chan­tonne dans les cou­loirs, sans répon­dre à mes regards inter­ro­ga­teurs. Trois jours plus tard, ces quel­ques lignes :
« …j’essaie de trans­crire en mots au moins une petite partie de ma gra­ti­tude : je n’aurais jamais pu ima­gi­ner, même en rêve, quelle force et quels effets peut avoir la prière. Non pas que je n’aie pas prié depuis tou­jours, ou n’aie pas cru à la réa­li­sa­tion des priè­res… mais je ne me suis jamais senti digne de deman­der direc­te­ment des choses à Dieu, de parler direc­te­ment avec lui ou de lui être proche… et comme je ne me suis jamais senti digne de parler direc­te­ment avec Dieu, j’ai tou­jours uti­lisé des inter­mé­diai­res, en leur deman­dant de s’adres­ser à Dieu de ma part… Maintenant, depuis jeudi, je res­sens cette force d’être direc­te­ment en prière, avec tout mon cœur et tout mon être. Et je sens com­ment les priè­res peu­vent être exau­cées, lors­que l’on prie pour la seule prière. Car la prière à elle seule m’a empli inten­sé­ment, m’a illu­miné et rendu heu­reux. Quelques uns des sou­haits de mon cœur, que j’ai dit à Dieu ce jeudi, ont déjà été exau­cés ven­dredi. Depuis jeudi, je suis conti­nuel­le­ment en prière, et res­sens cette incroya­ble lumière et cet amour de Dieu. Je pour­rais en même temps pleu­rer et embras­ser le monde entier. Et je prie, et je prie, et je ne peux pas arrê­ter de prier… Et je réus­sis même à ren­contrer des gens dans l’amour, et voilà que je reçois aussi tant d’amour en échange… Je ne sais pas si tout cela durera, je n’ose même pas le croire, mais ne serait-ce que pour ces moments, ces heures, ces jours, je suis infi­ni­ment reconnais­sant… Et main­te­nant, je dois deman­der à Dieu de me donner aussi de pou­voir vivre avec cette force et cet amour et cette lumière, parce que j’ai un peu le ver­tige, et je ne sais pas com­ment je pour­rai arri­ver à trou­ver le repos et le som­meil en me sen­tant si « égratigné ».

Je vous quitte donc sur cette note pleine d’espé­rance, car il n’y a rien qui donne plus d’espé­rance que de cons­ta­ter com­bien la soif du Père est ancrée dans le cœur des hommes. Je vous confie notre com­mu­nauté ber­li­noise et ses amis, nous pou­vons nous unir dans la prière spé­cia­le­ment le samedi à midi, lors­que notre petite équipe rentre pleine de joie de la visite à la maison de retraite et que nous célé­brons la messe ensem­ble avant de passer à table. Des amis se joi­gnent main­te­nant à nous, dont quel­ques enfants entre cinq et treize ans, et le contact avec ces vieux visa­ges par­fois pleins de souf­france, par­fois rayon­nants de gra­ti­tude donne à notre eucha­ris­tie une saveur toute spé­ciale.

Père Jean-Marie.

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