• 18 février 2013
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Témoignage de P. Paul Anel à Sendai, Japon

P. Paul Anel et des amis du Point-Cœur de Sendai, Japon.

Voici un extrait d’une lettre de P. Paul qui est en mis­sion à New-York mais visite le nou­veau Point-Cœur de Sendai au Japon. De retour aux USA, après quel­ques mois passés là-bas pour accom­pa­gner l’équipe fon­da­trice, voici quel­ques lignes sur leur pre­miè­res ren­contres, leur vie stu­dieuse et leurs décou­ver­tes au Pays du Soleil Levant :

[...] Le 8 octo­bre 2012 res­tera long­temps gravé dans ma mémoire. Ce jour-là, nous nous sommes retrou­vés à l’aéro­port de Narita. « Nous, » c’est-à-dire Sylvie Muller (que je connais­sais bien déjà pour avoir vécu avec elle à New York, étant elle-même membre per­ma­nent de Points-Cœur), Thibaud Clavier (volon­taire ori­gi­naire de la région pari­sienne) et Anna Karwatka, volon­taire également, polo­naise, et forte de plu­sieurs années d’étude du japo­nais. Anna arri­vait pour une mis­sion de qua­torze mois, Thibaud pour deux ans, et Sylvie, étant per­ma­nente, pour de lon­gues années. Quant à moi, je venais pour accom­pa­gner les pre­miers pas de cette fon­da­tion et m’immer­ger trois mois avec eux au Japon, avant de repar­tir pour New York d’où je conti­nue­rai cepen­dant à les visi­ter régu­liè­re­ment. Le 9 octo­bre au petit matin, après une nuit courte et mou­ve­men­tée, le bus nous dépo­sait, four­bus mais heu­reux, à la sta­tion de Sendai.

Ce même jour, nous nous ins­tal­lions dans notre maison : une petite maison japo­naise de style tra­di­tion­nel, avec trois cham­bres recou­ver­tes de tata­mis tres­sés et cer­clées de portes cou­lis­san­tes ("shoji") aux car­reaux de papier de riz, et une petite cui­sine-salle à manger dont les portes vitrées s’ouvrent sur le beau jardin des sœurs du Bon Pasteur. Ce sont elles qui nous accueillent sur leur pro­priété, qui com­prend également un orphe­li­nat et une école élémentaire. Notre maison, endom­ma­gée par le trem­ble­ment de terre de mars 2011, a long­temps été en répa­ra­tion, de sorte que les Sœurs se sont habi­tuées à vivre sans, et lors­que la nou­velle leur est par­ve­nue de notre arri­vée pro­chaine, elles ont spon­ta­né­ment pro­posé de la mettre à notre dis­po­si­tion. Nous qui ima­gi­nions que nos pre­miers mois au Japon seraient for­cé­ment un peu soli­tai­res, nous voici dès notre arri­vée adop­tés par sept sœurs plus joyeu­ses les unes que les autres, et tou­jours dis­po­ni­bles pour nous appren­dre les sub­ti­li­tés de la langue et celles de la cui­sine locale !

Au Pays du Soleil Levant, il faut appren­dre à se lever tôt. Notre jour­née com­mence dès 6 h 30 avec la messe que je concé­lè­bre à la paroisse locale, en japo­nais. De retour à la maison, nous chan­tons les laudes pen­dant que le « riz du matin » (tra­duc­tion japo­naise de « petit-déjeu­ner ») finit de cuire. Le menu est simple : riz et « natto », sorte de hari­cots fer­men­tés, petit-déjeu­ner typi­que du Tohoku. On aime ou on déteste : coup de chance, nous avons tous fini par aimer. La mati­née est consa­crée à l’étude de la langue, puis à 10 h 00 nous nous retrou­vons tous dans la cha­pelle des sœurs pour une heure d’ado­ra­tion. Nous déjeu­nons tôt, à 11 h 00, car dès 12 h 30, fini le repas et prié le cha­pe­let, nous enfour­chons nos vélos pour nous rendre… à l’école ! En effet, il est dif­fi­ci­le­ment conce­va­ble d’appren­dre par soi-même une langue aussi com­plexe que le japo­nais. Chaque après-midi, de 13 h 00 à 16 h 30, nous sui­vons donc les cours de la « Sendai Kokusai Nihongo Gakko », une excel­lente petite école de japo­nais située au centre de Sendai, à vingt minu­tes de vélo du Point-Cœur. Du lundi au ven­dredi, nous nous ini­tions avec joie, mais non sans peine ni sans effort, au voca­bu­laire, à la gram­maire, aux deux alpha­bets de qua­rante et quel­ques carac­tè­res chacun, et aux fameux « kanjis », ces carac­tè­res chi­nois dont le dessin et l’emploi n’ont plus rien de commun avec notre alpha­bet, et qui don­nent à la langue son extra­or­di­naire richesse séman­ti­que. Croyez-moi, si je vous dis que le soir venu, après le chant des com­plies à 21 h 30, la fati­gue est telle que c’est tout juste s’il nous reste encore la force de tirer le « futon » (mate­las souple) du pla­card où on le range soi­gneu­se­ment chaque matin. « O yas­sumi nassai ! » (Bonne nuit !), et chacun va bien vite repren­dre des forces pour le len­de­main.

Vous l’aurez com­pris : en fait de « mis­sion », c’est l’étude du japo­nais qui pour l’ins­tant retient l’essen­tiel de nos forces et de notre temps. Cependant, lors­que je regarde ces trois der­niers mois, je m’émerveille de voir com­bien de belles ami­tiés sont nées peu à peu, qui don­nent d’ores et déjà tout son sens à la pré­sence de Points-Cœur dans le Tohoku (et nour­ris­sent notre enthou­siasme pour l’étude de la langue !) Permettez-moi de vous en par­ta­ger quel­ques-unes…

Djouri et com­pa­gnie - Nos plus pro­ches voi­sins, hormis les sœurs qui nous accueillent, sont un orphe­li­nat où vivent quel­ques soixante-dix enfants de deux à dix-huit ans. La plu­part d’entre eux ont été placés là par le gou­ver­ne­ment pour les pro­té­ger de parents vio­lents. D’autres, qui sont ori­gi­nai­res de Kessennuma ou d’autres villes côtiè­res, les ont rejoints l’an der­nier, après que le tsu­nami ait englouti et leur maison et leur famille. Ils sont répar­tis dans deux bâti­ments : un grand qui est situé en contre­bas de la pro­priété, séparé de notre maison par un par­king et un jardin, et une petite maison située lit­té­ra­le­ment en face de la nôtre, et où sept d’entre eux for­ment, avec une éducatrice, comme une petite famille. C’est ici que vit Djouri, sept ans, la cadette du groupe, dont nous avons fait la connais­sance un jour de neige. Ce jour-là, elle est venue comme tout natu­rel­le­ment porter main forte à Thibaud, qui trans­por­tait d’un côté à l’autre du jardin, pour les assem­bler, les mem­bres démem­brés d’un bon­homme de neige géant. Le 31 au soir, nous étions invi­tés par les enfants et leur éducatrice pour une soirée de jeux dans l’attente de la nou­velle année. C’était mer­veilleux de voir, non seu­le­ment la joie des enfants, mais aussi l’atten­tion que les plus gran­des parmi elles met­taient à nous rece­voir, à nous offrir le thé et les gâteaux qu’elles avaient pré­pa­rés. Sous les espè­ces de cette simple visite et du thé et des jeux par­ta­gés, une joie qui n’est pas sans lien avec celle de Noël : la plus grande révo­lu­tion sous l’appa­rence la plus modeste, écrivait Père Thierry…

Takata - Du 27 au 29 décem­bre, nous avons retrouvé notre ami le Père Nozomi (dont le nom signi­fie « espé­rance »), membre de la Fraternité des Petits Frères de Jésus, et sommes allés avec lui à Ofunato et Rikuzen-Takata. Originaire du sud du Japon, le Père Nozomi avait télé­phoné à l’évêque de Sendai une semaine envi­ron après le grand trem­ble­ment de terre, dès le réta­blis­se­ment des lignes télé­pho­ni­ques, pour se mettre à dis­po­si­tion du dio­cèse. L’évêque l’avait envoyé à Ofunato, à quatre heures envi­ron au nord de Sendai. Le Père Nozomi y est resté six mois. Au len­de­main du tsu­nami, cette région était sans doute ce qui s’appro­che le plus d’un pay­sage post-apo­ca­lyp­ti­que. À Rikuzen-Takata seu­le­ment, on pleu­rait plus de trois mille morts. De toute la ville, seules ont été épargnées quel­ques mai­sons que la for­tune a situées en hau­teur sur le flan des mon­ta­gnes. Pour le reste, aujourd’hui Takata n’est plus qu’une plaine vide, par­se­mée ici et là d’immeu­bles dont les faça­des éventrées réson­nent aujourd’hui encore de la vio­lence inouïe avec laquelle la vague s’est abat­tue sur la ville.

Teresa - Nous étions déjà venus une pre­mière fois au mois de juillet. Le Père Nozomi nous avait alors intro­duits à quel­ques-uns de ces amis, quel­ques-unes de ces famil­les qui ont tout perdu et qui vivent aujourd’hui pour la plu­part dans les loge­ments tem­po­rai­res mis à leur dis­po­si­tion par le gou­ver­ne­ment. Cette seconde visite nous donne la joie de les revoir, et de ren­contrer encore bien des nou­veaux visa­ges. Je retien­drai notam­ment celui de Teresa, qui accueillit Anna et Sylvie dans sa maison pour la durée de notre séjour. D’abord un peu réti­cente à l’idée de par­ta­ger son toit, dès le pre­mier soir elles étaient deve­nues les meilleu­res amies du monde, et sa maison était deve­nue la leur ! Entre les sushis cui­si­nés en famille, les jeux avec les enfants, ou le thé avec Oba-San ("grand-mère"), ce fut pour Anna et Sylvie une vraie plon­gée au cœur du monde japo­nais, et l’occa­sion d’appor­ter par leur simple pré­sence un peu de joie dans ce lieu qui a été marqué au fer rouge de la souf­france.

Haydee. De notre séjour à Takata, je retien­drai aussi la joie de Haydee, ori­gi­naire des Philippines, et celle (posée à côté de tant de tris­tesse, comme des fleurs fraî­ches au bord d’une tombe) de son mari japo­nais. Celui-ci nous racontait dans la voi­ture com­ment il avait fui avec sa mère à l’appro­che de la vague, et com­ment, rat­tra­pés dans leur course, il avait nagé contre les flots, tenant sa mère fer­me­ment contre lui. Mais lorsqu’au bout d’un effort surhu­main il avait atteint la terre ferme, c’était pour se rendre compte qu’il ne ser­rait plus contre lui qu’un man­teau vide et imbibé d’eau. Malgré le sou­ve­nir encore vivant de cette tra­gé­die, c’est avec une joie réelle que, avec son épouse Haydee, ils nous accueilli­rent dans la toute petite pièce de leur tout petit loge­ment pro­vi­soire. Et la table basse autour de laquelle nous nous sommes tant bien que mal age­nouillés, était recou­verte de plats comme pour un véri­ta­ble festin. Certes les besoins maté­riels de ces famil­les sont aujourd’hui cou­verts, pour l’essen­tiel, mais il reste la plaie tou­jours ouverte, le « pour­quoi ? » sans réponse, et la soli­tude des sur­vi­vants. Au retour de ces quel­ques jours sur la côte, nous avons formé le projet de reve­nir régu­liè­re­ment, chaque mois, visi­ter ces famil­les et bien d’autres encore.

À pré­sent, l’heure a sonné pour moi de repar­tir pour New York, mais je pars en paix, lais­sant der­rière moi (jusqu’à ma pro­chaine visite au prin­temps) un Point-Cœur entouré déjà de tant d’amis. Et la vie là-bas pour­suit son cours, puis­que depuis mon départ, nos trois amis ont com­mencé des visi­tes heb­do­ma­dai­res dans un hôpi­tal auprès des can­cé­reux en phase ter­mi­nale et des sinis­trés du tsu­nami dans les loge­ments pro­vi­soi­res sur la côte proche de Sendai. Cependant, il reste encore à assu­rer à cette fon­da­tion le sou­tien finan­cier qui lui per­met­tra de durer… et c’est là que vous entrez en jeu ! En effet, le Japon est un des pays les plus chers au monde : la vie est chère, les études sont chères, les loyers sont très chers, Et si nous sommes actuel­le­ment accueillis sur le ter­rain des sœurs, ce n’est là qu’une situa­tion pro­vi­soire qui devra débou­cher, vrai­sem­bla­ble­ment dans la pre­mière moitié de 2013, sur un emmé­na­ge­ment à plus long terme, avec les dépen­ses sup­plé­men­tai­res que cela sup­pose.

Je pro­pose donc à ceux d’entre vous qui le dési­rent et qui le peu­vent de deve­nir par­rains/mar­rai­nes du Point-Cœur de Sendai, en contri­buant, soit par un don simple soit par un don régu­lier (men­suel ou tri­mes­triel), à finan­cer la pré­sence et les acti­vi­tés de Sylvie, Anne et Thibaud dans le Tohoku. Vous pouvez faire votre don en rem­plis­sant le coupon ci-joint (pour ceux d’entre vous qui reçoi­vent la ver­sion papier de cette cir­cu­laire) et en l’adres­sant à « Paul Anel-Japon », ou bien par Internet via le site www.points­coeur.org (menu Soutenir/Parrainer un volon­taire). Vous pouvez aussi nous par­rai­ner « spi­ri­tuel­le­ment » en por­tant cette fon­da­tion d’une manière par­ti­cu­lière dans votre prière, en offrant à son inten­tion chaque jour une dizaine du cha­pe­let. Il vous suffit pour cela de cocher la case cor­res­pon­dante sur le coupon (ou sur le site) et de le ren­voyer à l’adresse indi­quée. Quant à moi, je vous écrirai à l’issue de cha­cune de mes visi­tes, pour vous par­ta­ger, par les mots et l’image, la vie du Point-Cœur, son évolution, les ren­contres qui nous ont bou­le­ver­sés… Enfin, n’hési­tez pas à faire cir­cu­ler cette cir­cu­laire auprès de vos amis : toute aide est bien­ve­nue !

Avec mon amitié,

P. Paul


La communauté du Point-Cœur saint Maximilien Kolbe, au Japon. Anniversaire de Thibaud à l'Ecole de langue Fête de Noël à la Paroisse. Première sortie en vélo. Enfants de l'orphelinat tenu par les Sœurs du Bon Pasteur. Sylvie et les amies de l'orphelinat. Anna San et un petit ami de l'orphelinat Kanji de P. Paul signifiant : Amour Couleurs d'automne sur le Temple Asakusa Traditionnelle cérémonie du Thé
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