• 1er août 2010
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Témoignage de Sœur Régine à New York

Sœur Régine, USA

Chers amis,

C’est avec joie que je viens vous retrou­ver pour vous donner quel­ques nou­vel­les de New-York.

Après toutes ces années pas­sées au ser­vice des plus pau­vres, je ne cesse de m’émerveiller devant eux et d’appren­dre auprès d’eux ce que veut dire vivre, aimer, servir, se donner. Le père Thierry de Roucy écrivait à peine un an après la fon­da­tion de Point-Cœur : « Là vous com­pre­nez, on ne sait pas comp­ter. On ne pré­pare pas sa retraite. On ne se demande pas si on pourra ou non partir aux sports d’hiver. On ne regarde pas si on est plus riche que son voisin. On ne donne pas de son super­flu. On donne de son néces­saire et on sait mys­té­rieu­se­ment qu’en le don­nant à celui qui frappe à sa porte, c’est au Christ lui-même qu’on l’offre. […] Bien sûr vous le savez assez, ce n’est pas le para­dis, mais vous saurez ouvrir les yeux sur ces gestes qui vous bou­le­ver­se­ront jusqu’aux entrailles et vous pro­cla­me­ront si fort l’Evangile… » Oui déci­dé­ment les pau­vres et les petits res­tent nos maî­tres.

Chaque samedi après-midi, nous nous ren­dons avec Albane dans une cité HLM appe­lée Farragut pour appor­ter la com­mu­nion aux parois­siens qui ne peu­vent plus se rendre à la messe du diman­che. Farragut est tris­te­ment réputé pour sa vio­lence en raison de la pré­sence de gangs mais aussi de la drogue et de l’alcool. Au milieu de ces jeunes qui ne sem­blent plus avoir d’ambi­tions pour l’avenir, de ces filles céli­ba­tai­res qui sont maman bien trop tôt, de per­son­nes seules et mala­des, il nous est donné de décou­vrir des visa­ges amis et j’ose le dire des figu­res de vrais saints.

Je pense d’abord à Linda qui depuis une dizaine d’année passe ses jour­nées, cou­chée dans son lit et com­plè­te­ment dépen­dante d’un autre pour tous les gestes de la vie quo­ti­dienne. Sa cham­bre n’a rien d’attrayant avec des affai­res un peu par­tout et des murs décré­pis à la cou­leur indes­crip­ti­ble. Linda nous accueille tou­jours avec bonté et joie nous remer­ciant de venir jusqu’à elle. Jamais jusqu’à aujourd’hui je ne l’ai entendu se plain­dre de sa situa­tion, de n’avoir pres­que pas de visi­tes. Elle aime pren­dre des nou­vel­les de nos famil­les et des autres mem­bres de la com­mu­nauté. Mais par-dessus tout elle aime prier son Dieu. Elle nous accom­pa­gne dans les chants que nous pre­nons comme si les paro­les l’accom­pa­gnaient tout au long de ses jour­nées et elle n’hésite pas à pro­non­cer les paro­les de l’Evangile avec moi lorsqu’il s’agit de l’un de ses pas­sa­ges pré­fé­rés. Elle semble comme habi­tée par un Autre et reçoit le Corps du Christ avec beau­coup de gra­ti­tude. Lorsque nous évoquons son âge, elle nous dit d’un air mali­cieux, j’espère que j’attein­drais les cent ans (elle a un peu plus de quatre-vingts ans) ! Malgré son inca­pa­cité à faire quoi­que ce soit, malgré sa soli­tude, malgré sa souf­france phy­si­que, malgré la lai­deur du lieu où elle vit, elle désire vivre jusqu’à cent ans ! Pour moi elle est une hostie vivante offerte pour la rédemp­tion du monde et à qui nous devons sûre­ment à cer­tains matins de pou­voir nous lever et répon­dre aux sol­li­ci­ta­tions de la jour­née qui com­mence.

Un autre visage qui m’habite beau­coup est celui d’Eva, une maman de quatre enfants et qui souf­fre de dia­bète et d’un asthme impor­tant avec sou­vent des com­pli­ca­tions liées à ces deux maux. Dès les pre­miè­res visi­tes, je fus frap­pée par cette femme si cou­ra­geuse, ne se plai­gnant guère de ce dont elle souf­fre et sachant plai­san­ter sur sa mala­die. Je fus aussi frap­pée par l’amour qui cir­cule entre les mem­bres de cette famille. Eva vit avec deux de ses enfants, dont l’une est mariée et a un enfant et avec sa demi-sœur. Chacun se montre très atten­tif aux besoins des uns et des autres. Un jour après la lec­ture de l’Evangile, Eva me confie avec beau­coup de pudeur que pen­dant pres­que 17 années, elle a vécu avec un mari vio­lent et qui la bat­tait elle et ses enfants. Elle était sou­vent obli­gée de mettre des man­ches lon­gues et des lunet­tes de soleil pour cacher les bleus et sans cesse inven­ter de nou­veaux men­son­ges, un jour en ren­trant du tra­vail, elle a retrouvé son fils aîné à moitié mort dans la bai­gnoire, etc. Lorsque son qua­trième enfant est né, elle a décidé de partir. Elle a pris ses quatre enfants et une valise et de Puerto Rico s’est rendue à NY pour recom­men­cer à zéro. Sa demi-sœur Luisa se trou­vait déjà à NY et c’est elle qui les a accueillis et qui a aidé Eva à élever ses quatre enfants. Deux femmes avec un cou­rage incroya­ble mais aussi un cœur très grand. Récemment Luisa suite au décès de sa maman a connu des moments dif­fi­ci­les. Lors de l’une de mes visi­tes, Eva m’annonce très heu­reuse : « Sister, nous avons trouvé la solu­tion pour sortir Luisa de sa dépres­sion : nous allons nous pro­po­ser comme famille d’accueil. » Et Luisa de ren­ché­rir : « Bien sûr nous n’avons pas grand-chose à leur donner, mais nous savons aimer et nous les aime­rons jusqu’au bout. Je sais que ce seront des enfants dif­fi­ci­les et per­tur­bés mais je suis prête à les éduquer et l’essen­tiel est de les aimer ! » Je n’avais encore jamais entendu pareille solu­tion pour trai­ter la dépres­sion ! Et quand j’ai com­mencé à regar­der autour de moi et à réa­li­ser com­bien l’espace dont il dis­po­sait était déjà bien uti­lisé par la famille, je n’ai pu m’empê­cher de penser à cette excla­ma­tion du Christ : « Je te loue, Père, Seigneur du ciel et de la terre d’avoir caché cela aux sages et aux intel­li­gents et de l’avoir révélé aux tout-petits. » Mt 11, 25

Depuis trois semai­nes main­te­nant la famille a accueilli deux enfants, une petite fille de huit mois et un garçon de trois ans dont les parents sont dépen­dants de la drogue. Eva et Luisa sont épuisées en raison des cour­tes nuits de som­meil, mais elles sem­blent si heu­reu­ses de pou­voir être une pré­sence mater­nelle auprès de ces deux petits et Eva me disait la der­nière fois : « Si le juge déci­dait de nous les confier, je suis prête à les adop­ter ! »

Eva garde aussi sa porte tou­jours ouverte pour les voi­sins et je pense qu’il n’y a per­sonne sur le palier de son étage qui n’ait frappé un jour à sa porte pour deman­der de l’aide. Elle est par­ti­cu­liè­re­ment atten­tive à Maria qui est très seule et dont les enfants ne vien­nent pas sou­vent la voir. Lors de l’une de mes visi­tes, Maria m’ouvre la porte et avant même de me saluer me demande : « Est ce que tu veux manger avec moi ? » Surprise par la ques­tion mais tou­jours prête à répon­dre par l’affir­ma­tive à ce genre de pro­po­si­tion, je me retrouve devant une assiette de poulet et de riz. Elle me dit alors les larmes aux yeux : « Ce matin, je me suis levée très tôt pour faire la cui­sine car c’est l’anni­ver­saire de ma fille. J’ai passé la jour­née à tout pré­pa­rer, mais elle n’est pas venue ! » Un autre pas­sage de l’Evangile m’est venu à l’esprit où le maître de maison nous convie au festin des noces, mais les invi­tés ne vien­nent pas… En voyant la tris­tesse de Maria, j’ai pensé à la tris­tesse du maître qui devait se deman­der comme Maria : « Pourquoi ne sont-ils pas venus ? Ils savent pour­tant que je les attends et que je les aime ! »

J’aime­rais finir cette lettre en vous par­ta­geant un autre aspect de ma mis­sion ici et qui consiste à former les jeunes Américains qui veu­lent partir en mis­sion avec Point Cœur. Cette année, ils sont une dizaine à partir en Argentine, au Brésil, en Thaïlande, au Pérou, en Equateur, aux Philippines, en Inde… Cette mis­sion est pour moi d’abord une école, celle de se mettre au ser­vice de la jeu­nesse amé­ri­caine sou­vent pleine d’enthou­siasme, très géné­reuse, prête à aller sauver le monde, mais por­tant aussi en elle une ques­tion : « Est-ce l’argent, la réus­site, le statut social qui me ren­dront heu­reux ?! ». Extrêmement cons­cients de leur indi­vi­dua­lisme mais aussi capa­bles de reconnaî­tre tous les dons reçus jusqu’à aujourd’hui, ils veu­lent gran­dir en huma­nité, ils veu­lent gran­dir dans leur rela­tion avec Dieu, ils veu­lent com­pren­dre ce que veut dire aimer, ce que veut dire avoir un ami. Très vite au cours de la for­ma­tion, ils se ren­dent compte du défi que repré­sente pour eux de partir avec Point Cœur et pour­tant leur désir ne fait que gran­dir d’aller plus loin et de se donner. C’est une grâce immense que de pou­voir être témoin du cha­risme à l’œuvre dans le cœur de ces jeunes qui peu à peu accep­tent de pren­dre un chemin où ils n’ont plus tous les éléments en main, où ils ne sont plus les plus forts mais où ils sont à l’ « école mater­nelle ». Cette mis­sion est pour moi une grande misé­ri­corde car voir le visage de ces jeunes peu à peu s’ouvrir, écouter leurs ques­tions, leurs peurs, leurs désirs, sont autant de rappel de ma propre voca­tion et de ce qui a mis ma vie en mou­ve­ment voilà déjà quinze ans. Je vous laisse avec ce mot de Katie qui va partir en Equateur : « Lorsque je me pro­jette dans la vie Point Cœur, je me sens vivre davan­tage et être davan­tage moi-même et je n’ai pas eu ce sen­ti­ment depuis bien long­temps… »

Avec toute mon amitié,

Sr Régine


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