• 18 septembre 2012
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Témoignage de Thomas, départ du Salvador

Thomas au Point-Cœur, El Salvador

Septembre 2012, Thomas vient de ren­trer en France après un an de mis­sion au El Salvador... une toute der­nière lettre aux par­rains forte de remer­cie­ments... À lire sans modé­ra­tion !

Pour pour­sui­vre cette mis­sion après le départ de Thomas, Lucas, espa­gnol, cher­che des par­rains avant de s’envo­ler pour San Salvador. Soutenez sa mis­sion, par­rai­nez Lucas !

Deux mois tout juste après ma cin­quième lettre, je reprends la plume pour vous écrire ma der­nière lettre aux par­rains. Les condi­tions ont bien changé. La der­nière fois, je vous écrivais depuis notre quar­tier de San Salvador et main­te­nant me voilà confor­ta­ble­ment ins­tallé à Aix-en-Provence pour conti­nuer mes études. Je dois vous avouer qu’il m’est très exi­geant d’écrire cette der­nière lettre. Comment arri­ver à vous faire part de l’atmo­sphère dans laquelle je ne suis plus ? Et pour­tant, il faut abso­lu­ment que je vous fasse part de ce der­nier mois aussi intense que riche. Dans cette lettre, je veux vous raconter mon der­nier mois de des­pe­dida (d’adieu).

Il est à peine 8 h 00, nous mar­chons les yeux encore tout pleins de som­meil et les oreilles encore ber­cées par les hymnes des laudes et par le chant du coq trop mati­nal. Il n’est que 8 h 00 et déjà nous par­tons à deux ou trois visi­ter nos amis. Il est bien tôt, mais pour par­ve­nir à visi­ter quel­que 150 famil­les que nous connais­sons, il faut se lever tôt. Les visi­tes de des­pe­dida ne sont pas les plus faci­les. Ni pour nous, ni pour nos amis. Je me sou­viens, j’étais avec Catalina et je visi­tais Nina Téré qui nous disait : “Merci de nous visi­ter ça me fait tel­le­ment plai­sir. Il y a juste les visi­tes de des­pe­dida où vous m’annon­cez que vous partez qui ne me plai­sent pas…” … “ Justement je suis là pour vous dire que je dois ren­trer…”. Il est si désa­gréa­ble de devoir aller voir un ami pour lui dire, “ça y est, je dois m’en aller retour­ner dans mon pays. Cela me coûte de vous quit­ter mais je le dois”. Chaque fois, nous sommes remer­ciés. Ils ne nous disent pas merci pour de gran­des choses mais pour les choses les plus sim­ples : merci d’être venu nous visi­ter, merci d’être venu au Salvador dans ce quar­tier. “Sache que tu res­te­ras tou­jours dans notre cœur”. Très sou­vent ils nous redi­sent que même si la dis­tance nous sépare, ils nous gar­de­ront dans leur cœur. “Toi aussi de ton côté promet-nous que tu ne nous oublie­ras pas”. C’est ce que disent les yeux de Nina Téré sur cette photo au moment de lui dire adieu : Adieu, merci, et sur­tout ne nous oublie jamais.

Il est dif­fi­cile de se dire au revoir, c’est très exi­geant. Parfois je n’en avais pas envie. J’avais la ten­ta­tion de fuir un peu ces adieux. En res­tant là, mais sans être vrai­ment pré­sent. C’est-à-dire sans vivre plei­ne­ment cet adieu avec un cœur tout ouvert qui se laisse bles­ser par l’adieu, autant qu’il se laisse tou­cher par l’amour et par l’amitié qui s’en déga­gent. Certes, c’est exi­geant et cela demande de faire un pas en avant, mais cela permet aussi de goûter à toute la pro­fon­deur de l’amitié vécue.

C’est une exi­gence pour nos amis, pour qui aussi c’est dur de nous voir partir. C’est le cas de Patty. Patty a été très proche du Points-Cœur mais avec le temps elle n’est pas restée aussi intime qu’elle l’a été. Certes, ses rela­tions par­fois lou­ches avec les mare­ros ne faci­li­tent pas les choses, mais il y a une autre raison. Quelques jours avant mon départ, je vais la voir avec un petit carton d’invi­ta­tion pour l’invi­ter à la des­pe­dida et je décou­vre cette raison. Elle a com­mencé à m’expli­quer son atti­tude dis­tante. “Lorsque j’avais deux ans, ma mère est partie pour les États-Unis, je ne la connais pas et à vrai dire je m’en fiche un peu. Mais les jeunes de Points-Cœur qui sont tou­jours là pour nous visi­ter, qui jouent tou­jours avec mes quatre enfants et qui en pren­nent soin à l’occa­sion, il m’est dur de leur dire adieu. Cela me laisse tou­jours une boule dans la gorge et ça me fait trop mal de vous voir partir. Vous êtes plus ma famille que ma propre mère qui m’a aban­don­née ici, c’est pour­quoi je pré­fère rester dis­tante”. Bouleversé par cet aveu, je décou­vre un peu plus com­bien Points-Cœur est une famille. “Il s’agira pour les Amis des enfants d’être un cœur pater­nel, mater­nel et fra­ter­nel à la fois”. Cela, on me l’avait dit, mais je le redé­cou­vre encore dans les der­niers jours de ma mis­sion.

Dans ma troi­sième lettre, je vous contais que les sœurs de Points-Cœur avaient pu trou­ver un piano sur lequel je pour­rais jouer. Je vous racontais aussi que le direc­teur non satis­fait de seu­le­ment nous pro­po­ser le piano, avait invité le Point-Cœur à emme­ner plu­sieurs enfants de la colo­nie visi­ter le musée et assis­ter à un petit concert de piano. Nous avons ainsi eu la joie d’emme­ner une petite qua­ran­taine d’enfants au musée. Sur place, pour les enfants, c’est tout un débor­de­ment d’exci­ta­tion qui fina­le­ment se laisse cana­li­ser par la sur­prise de décou­vrir quel­que chose de peu commun et d’encore inconnu. Savoir ce qui se sera passé dans la sen­si­bi­lité de ces enfants reste un mys­tère, mais j’ai vu une réac­tion qui m’a par­ti­cu­liè­re­ment marqué. Sur le chemin du retour, je deman­dais à Rafa (onze ans) ce qui lui avait le plus plu de l’expo­si­tion. Il me répond : “tout mais sur­tout la musi­que”. “Ah et laquelle ? ”, “ Celle qui m’a fait pleu­rer” (sonate de Beethoven). Entendre cela fut un cadeau immense pour moi. Rien que pour enten­dre cela, cette sortie aura valu le coup. Cette sen­si­bi­lité innée au beau qui a su pro­vo­quer les larmes de Rafa est pour moi un grand signe d’espé­rance pour notre colo­nie. Là où le moche l’emporte trop sur le beau, cette sen­si­bi­lité qui reste intacte chez les enfants est pour moi le lieu de toutes les espé­ran­ces pos­si­bles. Puissent-ils garder, éduquer et pré­ser­ver cette sen­si­bi­lité afin qu’en gran­dis­sant ils devien­nent témoins de cette beauté au cœur d’un pays meur­tri par les souf­fran­ces. Très chers par­rains, je confie à votre prière tous les enfants de la colo­nia pour que malgré les souf­fran­ces endu­rées trop tôt, ils devien­nent, grâce à leur sen­si­bi­lité, ins­tru­ments de paix pour le Salvador. Et je sais com­bien ils en sont capa­bles parce qu’ils m’ont tel­le­ment appris durant toute ma mis­sion.

Après un mois de visi­tes, la des­pe­dida se ter­mine par une belle jour­née fes­tive. Je suis passé dans cha­cune des mai­sons pour les invi­ter à cette jour­née. Après un grand cha­pe­let récité avec tous les enfants, nous pas­sons l’après midi à jouer ensem­ble. Ensuite les enfants ren­trent un par un dans le Points-Cœur pour que je puisse leur offrir un petit cadeau, une---- bois­son, un gâteau et sur­tout pour que je puisse dire adieu per­son­nel­le­ment à chacun. Ce moment d’adieu a été très fort pour moi. Avec les enfants, rien n’est cal­culé, tout est gra­tuit, chaque sou­rire est si puis­sant. Ce fut bou­le­ver­sant de quit­ter les enfants parce qu’ils m’ont tel­le­ment appris. Ce sont eux qui me ren­daient le sou­rire lors­que j’étais fati­gué. Ce sont eux qui m’invi­taient sans cesse à me donner tou­jours plus : “fait moi l’avion encore une fois et encore et encore…”. Plus encore, ils m’ont appris à m’aban­don­ner. Presque chaque jour en voyant Yeslie m’aper­ce­voir, courir et se jeter dans mes bras en criant “Tomás !” j’appre­nais la joie, l’émerveillement, la force de la confiance. Toujours, quel­les que soient mes préoc­cu­pa­tions et ma situa­tion, je veux un cœur tout res­sem­blant à celui de ces enfants qui m’ont tant appris. À la fin de ma mis­sion, mon esprit bien fran­çais et trop car­té­sien m’invite à faire en quel­que sorte le bilan. Qu’ai-je fait ? Euh… Rien de bien concret. J’ai fait des cen­tai­nes de puzz­les (et encore, c’était tou­jours les mêmes), j’ai visité des enfants à l’hôpi­tal, qui pour cer­tains d’entre eux ont rejoint le ciel, mais que reste t-il de concret ? De plus, Don José est tou­jours malade, Carlos va tou­jours aussi peu régu­liè­re­ment à l’école, le toit de la paroisse est tou­jours inexis­tant et je n’ai rien fait pour amé­lio­rer la situa­tion maté­rielle don Luis. Je pour­rais pres­que dire qu’en fait je ne finis pas ma mis­sion… Sur un plan maté­riel, ma mis­sion est un échec com­plet.

Et pour­tant…

Et pour­tant à chaque adieu, de mon cœur mon­tait un grand merci. Nos amis aussi me remer­ciaient en me disant adieu. Je ne sais pas trop de quoi ils me remer­ciaient, mais il le fai­sait et leurs yeux étaient trop brillants pour que ce soit de la simple poli­tesse. De mon côté, bien au-delà du regret de partir et de la nos­tal­gie mon­tait aussi un grand Merci. Merci pour l’accueil de don Gerardo, merci pour l’enthou­siasme d’Amelia et de sa fille, merci pour les cris de joie de Néto, merci pour la pré­sence tou­jours fidèle de nos voi­sins, merci pour les enfants leu­cé­mi­ques et leur sou­rire si puis­sant, merci à Foncho, ce marero qui m’a réap­pris à prier… Merci aussi pour les jeunes de ma com­mu­nauté qui, tou­jours pré­sents, m’ont tant appris.

Merci à vous mes par­rains qui m’avez permis d’être ici pour décou­vrir les divi­nes mer­veilles que cache ce bidon­ville. Certes, je ne finis pas ma mis­sion mais j’ai pré­paré celle du sui­vant comme la mienne a été pré­pa­rée par les anciens Amis des enfants. Par cette pré­sence en continu de jeunes de tous pays, la com­pas­sion de Marie trouve à s’offrir aux pau­vres, les enfants pré­fé­rés de Dieu. Et ce à tra­vers notre humble sou­rire, nos hum­bles bras et notre petit cœur. Il est vrai que je n’ai rien fait, mais j’ai mis tout mon cœur à essayer d’être l’amitié, la com­pas­sion, la conso­la­tion et l’amour que Marie veut être auprès de ces petits enfants qui nous sau­taient dans les bras. Le der­nier jour en quit­tant la colo­nie, malgré ma pro­fonde émotion, je pou­vais me retour­ner sur la colo­nie en disant : “ici j’ai été heu­reux, pro­fon­dé­ment heu­reux, comblé en toute chose, si peti­tes ou dif­fi­ci­les soient-elles”. Chaque visage, jeune ou ridé, cache une immense action de grâce. Je décou­vre alors que cette joie pro­fonde a une même source et une même direc­tion : “chaque amitié est un mira­cle : elle nous révèle quel­que chose de plus grand, quel­que chose qui parle du mys­tère de Dieu avec l’homme”. P. Thierry. Avec les yeux du cœur, est-ce encore un échec ? Je quitte mes amis, et je retrouve la France. Je redé­cou­vre avec mon nou­veau regard com­bien la France est belle mais aussi com­bien elle souf­fre, de manière plus cachée et plus insi­dieuse. Je redé­cou­vre aussi cette soif de pré­sence ; dans une autre réa­lité mais c’est la même. Ma mis­sion conti­nue, et elle est si belle ! Chers par­rains, je vou­lais me donner aux pau­vres. Les pau­vres ont dis­paru, ils sont deve­nus mes amis. En les décou­vrant tou­jours plus, j’ai trouvé sur leur visage et dans leur cœur, de vrais Maîtres. Ils m’ont appris l’Essentiel, ce sont eux qui sont venus à mon aide. Et c’est chacun de vous, chers par­rains et mar­rai­nes, qui m’avez permis de trou­ver la joie pro­fonde à tra­vers ces ren­contres et ces ami­tiés. Oh, com­bien vous êtes pré­sents dans mon cœur qui monte vers Dieu en action de grâce pour cette année ! Au cœur de la souf­france, j’ai décou­vert le cœur d’un mys­tère, d’un Mystère qui anime toute une vie et qui offre la vraie joie.

Très chers par­rains, très chères mar­rai­nes, Merci !

Thomas.


Anniversaire de Thomas au Point-Cœur du Salvador Permanence au Point-Cœur du Salvador Sortie avec les enfants au musée Thomas présente Beethoven aux enfants, au musée de San Salvador
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